l’Emir Abdelkader et la kabylie

14/11/2012

ImagePréparé dès 1803 par Napoléon 1er pour contrôler la Méditerranée et damer ainsi le pion à l’Angleterre qui avait aussi des visées d’occupation des
« pays barbaresques », le plan de débarquement des troupes françaises à Sidi Fredj, le 14 juin 1830, ne fut mis en œuvre par Charles X que près de trente ans plus tard.

Cette invasion n’avait certainement pas son origine dans un soi-disant « coup d’éventail » qu’aurait donné le dey Hussein au consul français Deval lors d’une entrevue au sujet d’un contentieux portant sur du blé vendu à la France par la Régence à l’époque de la Révolution.

Les motifs étaient bel et bien de coloniser une riche contrée
« non loin des côtes de France »
et de dominer la Méditerranée face à l’hégémonie ambitieuse de l’Angleterre .

Cependant, bien que la Régence ait été sérieusement affaiblie par le déclin de l’Empire ottoman, le débarquement d’une armée forte de plus de 35 000 hommes près d’Alger se heurta à la réaction vigoureuse des populations qui se mobilisèrent spontanément pour résister à l’invasion.

Les tribus de la Mitidja et de la Kabylie se portèrent sur le champ de bataille pour renforcer les troupes du dey, notamment lors de la bataille de Staouéli.

Les populations paysannes venues renforcer le corps des Janissaires.
Mal entraînés aux batailles frontales, armés de quelques vieux fusils, de yatagans et de flissas, sans entraînement militaire aucun,

ils ne pouvaient faire face, malgré leur bravoure et leurs sacrifices, à une armée expérimentée, technologiquement plus avancée et maîtrisant parfaitement l’art de la guerre.

L’armée du dey, ou son semblant, mal préparée pour résister à une des meilleures armées d’Europe, de surcroît mal commandée par un parent du dey décrit comme incompétent et timoré, dut céder en quelques jours, après un baroud d’honneur, ouvrant ainsi la voie à la reddition de la ville, de son dey et du trésor de la Régence, au général de Bourmont le 5 juillet 1830.

La résistance populaire ne cessa point cependant.

Ainsi, lors de l’expédition menée par l’armée d’occupation pour la prise d’Oran, les chefs de tribus mobilisèrent les populations pour résister à l’envahisseur.

Le jeune et futur Emir Abdelkader, accompagnant au combat son père El Hadj Mahieddine, se serait distingué par son sang-froid et son audace lors de la défense de la ville .

Devant l’ampleur de l’épreuve à laquelle il fallait faire face, El Hadj Mahieddine mesura le désarroi des populations et leur peine.

Ainsi, quand les chefs des Hachem, des Béni Amer( ma tribu), des Garaba et des autres tribus offrirent à Hadj Mahieddine la lourde charge d’Emir pour mener la lutte contre les troupes d’occupation, il déclina cet honneur en raison de son âge et proposa son jeune fils pour diriger la résistance.
Le 22 Novembre 1832, dans la plaine d’Eghris, Abdelkader fut élevé au rang de chef par toutes les tribus de la région.

Le jeune Emir savait qu’il venait d’être investi d’une charge lourde de responsabilités.
Sa première mission, la plus urgente et non des moindres, consistait à réaliser l’unité nationale afin de faire face à un adversaire puissant et bien armé.

Il n’était point facile, en effet, de taire les dissensions entre tribus, les égoïsmes et les querelles qui déchiraient les populations, longtemps sous-administrées et livrées à elles-mêmes.

Il devait vaincre les résistances de certains chefs de tribu dont les comportements féodaux et les compromissions leur faisaient rejeter toute tentative d’unité nationale et de résistance à l’occupant.

L’Emir n’avait alors d’autre voie que le recours à la force
– procédé qu’il n’appréciait guère pourtant-
pour châtier les collaborateurs, fussent-ils puissants, comme ce fut le cas du caïd de Bethioua qui commerçait avec l’occupant en lui vendant des chevaux.

La réputation de sagesse et de justice du jeune Abdelkader, ses qualités de chef, dépasseront bientôt l’ouest du pays pour gagner toute l’Algérie.

Ainsi, comme l’écrivit plus tard un officier français au sujet de l’Emir :

« Si l’on avait contesté l’empire universel à l’élu de quelques tribus, on sentait peu à peu l’importance d’y laisser parvenir celui qui se montrait, à l’œuvre, digne en effet de commander sur tous. » .

De fait, l’influence d’Abdelkader s’étendit très rapidement à tout le pays, et notamment en Kabylie, on l’on s’inquiétait vivement de la présence à Alger des troupes françaises.

Les tribus de la région envoyèrent à l’Emir un messager en la personne d’El Hadj Ali Ould Sidi Saïd des Aït Khalfoun, pour solliciter son appui et lui faire part de leur désir de combattre sous son autorité.

Abdelkader conféra le titre de khalifa à El Hadj Ali et le chargea de porter des messages aux chefs des tribus, notamment à celui des Flissa, El Hadj Ben Zamoum et à Belkacem Ou Kaci de la tribu des Amraoua, pour leur annoncer sa prochaine visite et leur demander d’apporter, en attendant, un appui effectif à son khalifa désigné.
El Hadj Ali revint donc en Kabylie en 1837, escorté par une colonne de l’Emir composée d’une vingtaine de cavaliers .

Un an plus tard, El Hadj Ali retourna vers Abdelkader pour lui faire part des résultats de sa mission et lui signaler, notamment, le traitement qu’il a dû subir auprès de quelques tribus arrogantes des Koulouglis
(métis issus de mariages mixtes entre autochtones et Turcs),
établis à l’est de la Mitidja, qui refusèrent de reconnaître son autorité.

Ce qui rendait ces tribus coupables aux yeux de l’Emir, c’était la collaboration ouverte qu’elles entretenaient avec l’occupant, bravant les ordres qu’il avait donnés de ne point commercer avec l’ennemi.

L’attitude de défiance de leur caïd El Bayram, irrita Abdelkader au plus haut point.

L’Emir se présenta donc en Kabylie avec une armée régulière de cavalerie et d’infanterie et installa son camp pour un temps à Bordj Bouira.

Quand les tribus apprirent que l’Emir conduisait ses troupes en personne, toutes se présentèrent à lui pour accueillir l’homme dont l’aura avait gagné tout le pays.

Dans sa magnanimité, il accorda le pardon aux tribus Koulouglis dissidentes afin de renforcer les rangs de la résistance et chargea ses lieutenants de ramener les fuyards en les assurant de son pardon .

Les tribus kabyles allèrent à la rencontre de l’Emir, chargées de présents ; ainsi, les Amraoua lui offrirent 150 mulets chargés de figues, de raisin sec, d’huile et de cire pour les besoins de son armée.

L’Emir proposa le commandement du Sebaou à Belkacem Oukaci chef des Amraoua.

Ce dernier déclina avec respect cet honneur en indiquant à l’Emir que dans l’état de guerre qui sévissait, le premier rôle devait revenir, comme de tradition, aux chérifs ; il suggéra à l’Emir de conférer le titre de Khalifa à Si Ahmed Ben Salem qui appartenait à la noblesse et déclara qu’il se contenterait, pour sa part, du second rang.

L’Emir, favorablement impressionné par l’humilité de Belkacem Oukaci, fit alors appeler Si Ahmed Ben Salem qu’il investit devant le public du titre de Khalifa en le revêtant d’un burnous et en faisant jouer la musique en son honneur .

Ahmed Ben Salem appartenait à la tribu des Béni Djaâd ; cette dernière était étroitement liée à la tribu des Béni Yala.
Les Béni Djaâd étaient assez puissants en nombre et pouvaient réunir une armée forte de 2 600 fusils.

Ahmed Ben Salem était alors âgé d’une quarantaine d’années.

Sa force morale et sa piété étaient reconnues de tous selon les témoignages de l’époque ; les tolbas le citent comme un homme instruit, laborieux et plein de dignité dans ses manières ; les guerriers vantent sa prudence au conseil, sa bravoure dans le combat et son habilité à manier un cheval .

Au nord des territoires des Béni Djaâd, se trouvait le vaste territoire montagneux des Flissa Oum El Lil sur lequel commandait la famille Ben Zamoum.

D’après la légende, le qualificatif d’ « Oum El Lil » attaché aux Flissa, qui signifierait « enfants de la nuit », viendrait de combats nocturnes très audacieux qu’ils livraient aux Turcs,

combats autour desquels ils leurs détruisirent plusieurs camps .

Des l’annonce de l’arrivée de l’Emir en Kabylie, El Hadj Ben Zamoum se rendit à sa rencontre ; Abdelkader l’investit aussitôt du titre d’Agha des Flissa, des Maâtka, des Beni Khalfoun, des Nezlyoua, des Guechtoula, des Oulad Aziz et des autres tribus situées sur son territoire.

Quant au commandement de Ben Salem, il fut complété par un remaniement opéré par l’Emir ; il détacha l’Aghalik des Béni Slimane du Beylik de Médéa et l’adjoignit au Sebaou puis ces dispositions prises, et après avoir prescrit l’établissement d’un poste a Bordj Sebaou, Abdelkader recommanda encore une fois aux différents aghas d’accorder aide et obéissance à son Khalifa Ben Salem, puis il retourna dans l’Ouest.
En 1839, Abdelkader visita une seconde fois la Kabylie accompagné de cent cavaliers. Ben Salem le rejoignit à Bordj Hamza où il campait, le conduisit dans sa famille à Bel Karoube et lui offrit l’hospitalité .

C’est à l’occasion de cette deuxième visite que I’Emir, accompagné par son Khalifa, parcouru de long en large toute la Kabylie, se rendant à l’Est jusqu’à Béjaïa, et à l’Ouest, à Thenia, non loin d’Alger déjà occupée depuis le 5 juillet 1830.
De Bel Karoube, Ben Salem accompagna Abdelkader à Bordj Boghni et à Sidi Ali Moussa.
« Tous les habitants surent bientôt que l’Emir Abdelkader,

le ‘’jeune sultan’’ qui avait fait aux chrétiens une guerre acharnée », était chez eux.

La présence d’un tel homme dans leurs montagnes fit une vive sensation, et les Maâtka, les Guechtoula, les Béni Zemenzar, les Beni Abd El Moumen, les Beni Aïssi, et les Flissa vinrent le visiter

La tente de l’Emir était pressée par les Zouaoua qui le regardaient avec des yeux étonnés ; aucun d’eux toutefois n’osait y pénétrer ;
les moins indiscrets, accroupis à l’entour, en relevaient les bords pour voir sans être vus .
De Sidi Ali Moussa, l’Emir se rendit à Bordj Tizi Ouzou chez les Amraoua où il passa la nuit.
Il partit ensuite pour Dellys, accompagné par Sid Abd er Rahman, lieutenant et parent de Ben Salem.

A Dellys, Abdelkader aurait fait remarquer à son compagnon que la place ne présentait aucune sécurité contre une éventuelle invasion des troupes d’occupation.
Daumas rapporte l’anecdote suivante d’une conversation entre l’Emir et Sid Abd er Rahman :
Citation:
« Comment pouvez-vous vous résoudre à habiter une ville du littoral ?
Quant à moi, je n’y passerais pas une nuit sans me faire bien garder de crainte d’être surpris par les chrétiens. »
Sid-Abder-Rahman répondit :
Citation:
qu’il y restait sans inquiétude, parce que, aux dires des gens du pays, deux marabouts, Sidi Soussan et Sidi Abdelkader, protégeaient la ville contre les attaques des infidèles, l’un du côté de la terre, l’autre du côté de la mer.
Citation:
Etiez-vous présent,
lorsque ces marabouts firent les promesses sur la foi desquelles vous dormez ?
demanda l’Emir à Sid-Abd-er-Rahman !
Citation:
Non.
Citation:
Eh bien, négligez ces propos populaires,
puisque rien ne peut s’opposer à la volonté divine.
Prenez donc vos précautions.
Nous ne devons avoir aucune confiance.
La paix ne peut durer.
L’Emir aurait ajouté :
Citation:
« Envoyez vos bagages à la montagne, et ne laissez ici que votre famille et votre cheval. » .
Après son séjour à Dellys, Abdelkader alla visiter le marabout de Bou Berrak, situé dans le pays des Ouled-Si-Omar-el-Cherif ; il y déjeuna et alla passer la nuit à Haouch-el-Nahal, chez les Issers.

Les chefs de ces tribus vinrent l’y trouver ; il les engagea à transporter tous leurs effets sur les points culminants, et surtout à ne pas laisser leurs grains dans la plaine, mais à les enfouir dans des silos sauvages.
Il donna les mêmes conseils à toutes les tribus qui campaient dans les vallées.
Citation:
« Ne croyez pas, leur disait-il, à la continuation de la paix ; bientôt elle sera rompue. »
Lors de sa visite aux Issers,
l’Emir se rendit au marabout de Bou-Mendass (Boumerdès ?), auprès d’EI-Djebil.
C’était un pic élevé d’où il pouvait découvrir Alger. Il se fit donner sa longue vue et sonda la ville avec soin, s’informant de tous les points et recueillant des observations minutieuses sur le pays qui s’offrait à ses yeux.


L’Emir continuant son périple, se rendit chez les Béni Aïcha, fraction des Khechna.
Il y fut bien reçu et force coups de fusils furent tirés en signe de réjouissance.

Comme on pensait qu’il y passerait la nuit, on lui prépara la diffa
(repas des invités de marque)
mais à la tombée du jour il partit, et alla coucher à Bou-el-Ferad.

Le lendemain, on le vit de bonne heure à Tamdiret chez les Flissa où se trouvait le camp de Ben Salem .
Apres son séjour chez les Flissa où il aurait passé deux jours et deux nuits, il se rendit à Sidi Naâmane, chez les Amraoua.
Les gens de l’Oued Neça (Oued Sebaou ?)
vinrent lui offrir des présents considérables qui consistaient en figues, huile, cire et savon.

Il manifesta ensuite l’intention de se rendre chez les Zouaoua et de pousser ensuite jusque sur les hauteurs de Béjaïa.
Les chefs des Amraoua et des Flissa l’accompagnèrent à Tamda, près de Ras Oued-el-Neça.
De là, il se rendit à Akbou, puis chez les Sidi-Yahya-bou-Hatem, au-dessus des Beni-Ourghlis, ensuite chez les Toudja, de là chez les Tamzalet, patrie de la famille des Ouled-ou-Rabah ; il se rendit ensuite chez les Beni-bou-Messaoud,
enfin chez les Sidi Mohammed-ou-Maâmeur, sur la Soummam, en face de Béjaïa .

Pendant toute la durée de sa visite, l’Emir fut l’objet d’un accueil exceptionnel, fidèle en cela aux coutumes et traditions des peuples de la région.
Daumas en donne encore le témoignage suivant :
Citation:
Pendant tout le trajet, Abdelkader fut bien traité ; plus d’une fois il eut à subir une très importune quoique très généreuse hospitalité.
A peine arrivé au gîte, de nombreux Kabyles, tête nue et le bâton à la main, venaient lui présenter la diffa de leur pays, énormes plats en terre
(djefena)
remplis de couscous et parsemés de quelques morceaux de viande sèche et prièrent leur hôte de manger dans leur djefena ; pour ne pas faire de jaloux, Abdelkader fut ainsi forcé de toucher aux plats sans nombre dont il était entouré .
Après sa visite aux tribus de la Soummam, sur le chemin du retour, Abdelkader se rendit à Khelil-ou-Iguefes et dut coucher chez les Beni-Brahim. La, Ben Salem le quitta après avoir reçu ses instructions et s’en retourna chez lui avec le chef des Flissa, El Hadj Ben Zamoum.

L’Emir arriva à Bordj el Bouira, en passant derrière les monts Djurdjura. Il parcourut en longueur et en largeur la plaine de Hamza, et disparut bientôt en s’enfonçant dans le Gharb .
L’empreinte laissée par l’Emir dans l’esprit des populations de la région durant sa visite ne s’estompa qu’au fil des générations.

A la qualité de l’accueil qui lui fut réservé, la dimension humaine, religieuse et militaire de son auguste personne fut reconnue de tous, comme en témoignent des écrits sur cette période héroïque de la résistance nationale. Son autorité fut obéie par l’ensemble des tribus durant ses années de lutte et jusqu’à sa reddition en 1847.

Tel fut l’accueil qu’Abdelkader, aux plus beaux jours de sa puissance, reçut dans les montagnes de Kabylie.

Pendant ce court trajet, il avait su se faire apprécier des fiers et énergiques montagnards.
La simplicité et la pureté de ses mœurs, son affabilité, sa piété, sa science, sa brillante réputation de guerrier, son éloquence de prédicateur, tout en lui saisissait.
Aucun de ceux qui purent le voir et l’entendre n’échappèrent à cette influence.
Des poètes en firent le sujet de leurs chants .
Ainsi devait écrire à son sujet, non sans un sincère respect, le colonel Daumas, officier français, chef du Bureau arabe d’Alger, qui connaissait bien l’Emir pour l’avoir maintes fois combattu.


Emir Abdelkader ibn Mohieddine…El Hachemi

09/10/2012

https://i0.wp.com/a21.idata.over-blog.com/500x400/1/15/79/46/Ouled/premier-embleme-algerie-djazair--drapeaux-flag-afrique.jpg
L’émir Abd el-Kader, al-Insan al-kamil, l’homme accompli (de son vrai nom Abd al-Qadir Ibn Muhy al-Din al-Hassani al-Jazaïri), héros positif, résistant, créateur de l’Etat algérien, fin politique, cavalier exceptionnel, homme de lettres et poète, humaniste avant la lettre, savant musulman tolérant, homme moderne et parfait dans sa voie traditionnelle, initiateur du dialogue islamo-chrétien, montre le chemin de la réconciliation entre les deux rives de la Méditerranée. Comme un bodhisattva ou le chevalier Kadosch, il retarda sa fana, son extinction dans l’Un, pour, par compassion à l’égard de toutes les créatures, enseigner la bonne voie, le beau modèle, celui de l’acceptation de l’autre. La position de l’émir, tirée de celle de son maître Ibn Arabi, tient au fait qu’il considère que la nomination des hommes ne change rien à l’essentialité de l’Être, donc que tout orant ne prie que Lui ; il n’y a pas de juif, de chrétien, d’idolâtre inférieur au musulman dans le salut : « Notre Dieu et le Dieu de toutes les communautés opposées à la nôtre sont véritablement un Dieu unique […]. Il s’est manifesté à tout adorateur d’une chose quelconque – pierre, arbres ou animal – sous la forme de cette chose ; car nul adorateur d’une chose finie ne l’adore pour elle-même ; ce qu’il adore, c’est l’épiphanie en cette forme du vrai Dieu … »Très tôt, cette conviction le conduit à des actes surprenants pour son temps : en pleine guerre de conquête, il négocie les échanges de prisonniers avec Mgr Dupuch, évêque d’Alger, dans des conditions qui lui valent de durables amitiés. Il rédige un traité à cet effet, cent ans avant les conventions de Genève ! il existe plusieurs traductions de ces « Règlements donnés par l’émir Abd el-Kader à ses troupes régulières » (1843). « Tout Arabe ayant un Français ou un chrétien en sa possession est tenu pour responsable de la façon dont il est traité […]. Au cas où le prisonnier se plaindrait du plus petit sévice, l’Arabe qui l’a capturé perdrait tout droit à recompense. » Nous n’aurons pas l’impudeur de rappeler les exactions de l’armée française à cette époque …Aussi n’est-il guère étonnant que, lors de sa captivité à Pau, se constitue très vite en France un « parti kadérien » qui demande sa libération telle qu’elle a été promise par le fils du roi, le duc d’Aumale. Mgr Dupuch, alors à Bordeaux, entreprend des démarches qui, entre autres pressions, permettront à l’émir et à sa famille de trouver un meilleur exil à Amboise. C’est là qu’il concrétise son idée de dialogue : il tient une sorte de salon littéraire, philosophique et religieux où défile le Tout-Paris. L’émir, qui correspond avec plusieurs ecclésiastiques, écrit une série d’œuvres pour expliquer l’islam aux Français. Le texte le plus vif, « Lettre aux Français » (« Al-Miqrad al-hadd… »), est connu dès les années 1850-1855 sous différentes traductions. Avec son beau-frère Ben Thami, il rédige une sorte de bilan de leur action ; Mgr Teissier, actuel archevêque d’Alger, en a traduit et publié la partie qui concerne le dialogue islamo-chrétien dans la revue « Islamno-cristiano » (n°1, 1975). Il s’agit incontestablement du premier dialogue conçu sur un pied d’égalité. Deux logiques s’y affrontent, sans fantasmes ni faux-fuyants, et l’émir y fait preuve d’une remarquable attention à l’autre. Il est même possible d’avancer qu’il invente alors le mot « humanisme » en un sens moderne, à partir de l’utilisation qu’il fait du concept arabe d’al-Insan : « homme », au sens d’humain. Il ne manque jamais de rappeler ce verset du Coran : « Celui qui tue un homme tue l’humanité tout entière … »

L’émir Abd el-Kader.

Revenu en Orient, il s’installe à Damas auprès de la tombe de son maître Ibn Arabi. C’est à l’occasion des événements de 1860 qui ensanglantent la Syrie et le Liban qu’il acquiert une notoriété mondiale. Non seulement il maintient l’ordre à Damas, mais ce faisant il sauve du massacre des milliers de chrétiens. Il sera couvert de récompenses en tout genre, de décorations de toute l’Europe, dont la cravate de commandeur de la Légion d’honneur. Pourtant, lorsque Napoléon III lui propose de devenir le vice-roi du Bilad al-Cham, c’est-à-dire d’une partie du Proche-Orient qui serait détachée de l’Empire ottoman, l’émir répond : « Mon royaume n’est pas de ce monde ! L’oblitération [al-mahq], la dissimulation de la vice-royauté que Dieu [Malik al-Muluk, Roi des rois] destine à l’être humain véritable ne peut pas s’accommoder d’une royauté mondaine. » Ce à quoi l’envoyé spécial, le général de Beaufort, réplique : « Ce n’est après tout qu’un Arabe […], sans parler de ce qu’il y aurait de choquant à mettre un musulman à la tête du Liban » (rapport du 6 octobre 1860). L’avantage avec les militaires, c’est leur franc-parler !

Il faut rappeler enfin que la virtuosité religieuse intra et extra-mondaine (innerweltlich/ausserweltlich, selon les termes de Max Weber) d’Abd e1-Kader allait se manifester un fois encore avec l’affaire de Suez : peu nombreux sont ceux qui savent que, sans son appui à Ferdinand de Lesseps, le canal n’aurait jamais été percé. C’est Abd el-Kader, alors en retraite à Médine et à La Mecque en 1863-1864, qui convainc les autorités religieuses de la région du bénéfice que les peuples arabes tireraient de cet isthme terrestre reliant l’Orient et l’Occident. Certes, Abd el-Kader, qui est dans sa phase ultime d’illuminations – « Dieu m’a ravi à moi-même », écrit-il – pense aussi à la rencontre de deux spiritualités, mais il comprend l’apport technologique comme un signe de Dieu.

Le 17 novembre 1869, le khédive Ismaïl Pacha inaugure le canal en présence de toutes les têtes couronnées d’Europe : l’émir est aux côtés de l’impératrice Eugénie et la France a mis à sa disposition un croiseur. Abd el-Kader, barzakh al-barazikh, isthme des isthmes, homme-pont, récite le verset 100 de la sourate 23 : « Les gens de l’isthme sont entre l’ici-bas et l’au-delà. Derrière eux cependant il y a le monde intermédiaire jusqu »au jour où ils seront sauvés. »

Bruno Etienne.
Article paru dans le hors-série n°54 (avril-mai 2004) du Nouvel Observateur, consacré aux « Nouveaux penseurs de l’islam ».