Cinq Algériens et un changement !

04/11/2012

Tarik Ghezali est l’auteur de l’ouvrage Un rêve algérien, chronique d’un changement attendu, éditions de l’Aube, 2012

L’Algérie ne cesse d’intriguer les observateurs étrangers : « Pourquoi ce pays a-t-il échappé au Printemps arabe ? Au déchaînement contre le film anti-islam ? » Les réponses apportées divergent souvent : les uns invoquent l’apathie d’un pays aussi fatigué que ses élites septuagénaires ; les autres vantent la maturité politique d’un peuple qui s’est rebellé dès 1988 et a digéré depuis, en le payant très cher, le fantasme de l’islamisme politique… Mais comment les Algériens, eux, se positionnent-ils par rapport au « changement » ? Petit tour d’horizon de quelques cas d’école.

Il y a d’abord l’Algérien radical. Pour lui, aucun changement réel ne pourra commencer avant d’avoir fait table rase du pouvoir actuel (« tous pourris »). Il est dans un combat frontal, parfois pertinent, parfois réducteur, toujours courageux. Son carburant est la colère, née de l’injustice et du manque de libertés. Cette colère, légitime, lui fait parfois oublier qu’on ne peut pas supprimer ce qu’on ne peut pas remplacer, et qu’il faudrait mettre autant (voire plus) d’énergie à construire une alternative positive et majoritaire qu’à combattre les dérives du pouvoir.

Il y a aussi l’Algérien réformiste. Adepte de la stratégie des petits pas, des avancées progressives, il joue un jeu délicat où l’effort du compromis frôle constamment le confort de la compromission. Se méfiant des grandes envolées révolutionnaires, marqué dans sa chair et dans son âme par la décennie noire des années 1990 et ses 200 000 morts, il craint plus que tout l’irruption d’un nouveau chaos, la réouverture de la boîte de Pandore des démons intérieurs algériens.

Il y a encore l’Algérien éditorialiste, qui élabore des commentaires plus sophistiqués les uns que les autres pour expliquer les agissements du pouvoir – il est vrai souvent déroutants. Il traite volontiers de naïfs ceux qui ne le suivent pas dans les méandres complexes de ses analyses. Le pouvoir algérien s’apparentant en réalité à un mouvement brownien de cercles concurrents d’intérêts particuliers, aucun Algérien éditorialiste n’arrive à produire la même explication, tout en étant chacun convaincu de détenir la Vérité.

Il y a enfin l’Algérien désabusé, qui a renoncé à tout et ne croit plus en rien. Amer et aigri par le grand gâchis algérien, il n’arrive plus à se projeter, dans son avenir propre comme dans celui de son pays. Son imaginaire se rétrécit à vue d’oeil, à l’aune de la dégradation du pays qu’il constate au quotidien. Selon lui, toute velléité de changement est vouée à l’échec : c’est « l’exception algérienne ». Stoïcien dépressif, il avance résigné, tel un héros tragique grec, vers son destin maudit d’Algérien.

Différents profils types qui ont en commun d’avoir à la fois tort et raison.

Nous, Algériens, avons tous en nous quelque chose de ces différents profils types, qui ont aussi en commun d’avoir à la fois tort et raison : chaque jour charrie en Algérie ses mille et une raisons d’être dégoûtés ; le changement attendu, pour qu’il advienne réellement, devra s’appuyer sur la partie « réformiste » des « décideurs », ceux qui veulent sincèrement bouger ou ont simplement compris le vrai risque à ne pas le faire ; mais ce changement ne pourra être que la conséquence d’un rapport de force, d’une pression extérieure au système – une pression populaire, médiatique et radicale.

On aimerait que ces différents types d’Algériens s’allient et même fusionnent, en prenant le meilleur de chacun : l’engagement du radical, le pragmatisme du réformiste, l’intelligence de l’éditorialiste et la lucidité du désabusé…

Il faudrait aussi compléter cet alliage par l’apport d’un autre Algérien, que l’on entend encore peu : l’optimiste, celui convaincu que son pays a un grand avenir. Qu’il peut être le premier du monde arabe à faire vivre une « troisième voie » progressiste, ni nationaliste ni islamiste mais patriote et musulmane. Qu’à l’instar d’autres nations comme le Brésil ou la Turquie, l’Algérie peut, en dix ou quinze ans, modifier profondément sa trajectoire et exploiter pleinement ses atouts exceptionnels. Que, sous réserve d’une forte mobilisation citoyenne, ce virage peut être amorcé en 2014, à l’occasion de la prochaine élection présidentielle.

Au fond, nous avons tellement renoncé que nous ne savons plus ce dont nous sommes capables. Et si le vrai changement commençait par là : reprendre confiance en nos capacités et libérer à nouveau notre audace ?

Lire l’article sur Jeuneafrique.com : Cinq Algériens et un changement | Jeuneafrique.com – le premier site d’information et d’actualité sur l’Afrique
Publicités

Le France livre une guerre secrète en Syrie

14/03/2012

François Loncle.JPGLe 20 décembre dernier, François Loncle, député de l’Eure (PS) et membre de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, a interrogé le gouvernement sur la situation en Syrie.

Il note que ce dernier a « adopté une position en pointe, en recourant à une rhétorique résolument interventionniste » et que la France est « le seul pays à avoir reconnu comme « interlocuteur légitime » le Conseil national syrien (CNS) ».

Puis François Loncle interroge :

1 – Est-ce que « la France étudie la préparation d’une opération militaire, dans la mesure où la sécurisation de zones ou de convois nécessite une protection armée et, en conséquence, l’emploi éventuel des armes » ?

2 – Quel est « le rôle exact joué par les agents du service action de la DGSE et les officiers du commandement des opérations spéciales (COS), dépêchés en Turquie et au Liban, auprès des militaires syriens ayant fait défection » ?

3 – Est-ce que « le soutien opérationnel et logistique fourni par la France à l’Armée syrienne libre (ASL), composée des déserteurs, implique des livraison d’armes » ?

Avec ces deux dernières questions, François Loncle  valide l’information diffusée par Le Canard enchaîné du 23 novembre selon laquelle des agents des services secrets français interfèrent dans les évènements de Syrie afin de déstabiliser le régime de Bachar Al Assad.

Les officiers des services spéciaux français seraient chargés de former à la guérilla urbaine les « déserteurs » recrutés par l’« Armée syrienne libre » (ASL).

A terme, le scénario envisagé serait un peu semblable à celui utilisé en Libye : aide à la « rébellion civile et militaire », présentation d’une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU, zone d’exclusion aérienne imposée par les forces aériennes de l’OTAN…

Ceci dit, les obstacles sont plus nombreux qu’en Libye.

Après que le porte-avions américian George H.W. Bush ait longé les côtes de Syrie, c’est la Russie qui a dépêché son porte-avions Amiral Kuznetsov accompagné de cinq autres bateaux et de nombreux sous-marins dans le port syrien de Tartous.

Général syrien flotte russe.JPG

Le ministre de la Défense syrien, le général Daoud Najha (au centre, en kaki), reçu à bord du porte-avions russe

Le Brésil, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud font bloc derrière la Russie sur ce dossier.

Ces obstacles pourraient conduire les puissances occidentales et leurs alliés à préférer une ingérence indirecte par l’armement et le soutien de groupes armés sur le territoire syrien. Ingérence que la France met déjà en œuvre.

Le nombre et la qualité des recrues qui constituent l’ « Armée syrienne libre » restent assez flous (certains parlent de 8.000 hommes).  Ce qui est sûr c’est que son encadrement et son entraînement dépendent entièrement de la Turquie, du Qatar et de pays occidentaux dont particulièrement la France et la Grande-Bretagne.

Quant à son armement, il proviendrait de livraisons américaines, turques et israéliennes (Tony Cartalucci – site canadien GlobalResearch).

De son côté, l’émirat du Qatar organise la récupération d’une partie des armes qu’il a fournies à la « rébellion » libyenne pour qu’elles soient transférées à l’ASL (Slate Afrique).

Armes Qatar.JPG

Armes du Qatar livrées en Libye et recyclées en Syrie

Pour Georges Malbrunot, journaliste au Figaro, Riad el-Assad, le chef de l’ASL, est une créature du gouvernement turc et des Frères musulmans syriens. C’est le service de renseignements turcs (Milli Istibarat Teskilati) qui contrôle ses mouvements tandis qu’un agent du ministère des Affaires étrangères répond à sa place aux demandes d’entretien des journalistes.

On sait aussi qu’environ 600 mercenaires libyens sont entrés en Syrie via le territoire turc afin de lutter aux côtés de l’« Armée syrienne libre » (site Al-Rai al-Arabi).

Libyens Syrie.JPG

Des islamistes libyens vont en Syrie « aider » la révolution (Journal espagnol ABC)

Sur les évènements en Syrie, Georges Malburot note que l’opposition intérieure syrienne connait une « dérive » violente et commet « des actes de vengeance particulièrement sanglants » ; que la contestation du régime de Bachar al-Assad se mue dans certaines régions en « affrontements confessionnels » ; et, qu’au sein de l’opposition institutionnelle exilée, les modérés sont en train d’être subjugués par les radicaux islamistes, politiques et militaires.

En participant à l’entraînement et à l’armement de l’ASL dont certains éléments opèrent des attentats terroristes sur le sol syrien, la France se trouve être un des pays parmi les plus responsables de l’escalade de la violence dans ce pays.