« Le basculement du monde est une revanche sur l’histoire. »

06/02/2013

un monde changeantConstante de l’histoire, rien ne demeure éternellement figé. Et certainement pas le centre du monde. L’axe du monde a basculé. Il ne se situe plus en Atlantique, mais dans cette vaste région comprise entre l’Asie et l’océan Pacifique. L’Occident n’a jamais aussi bien porté son nom de « soleil couchant ». Son rayonnement se dilue dans un paysage de crises diverses et de perceptions souvent trompeuses dont la responsabilité des médias de masse ne fait aucun doute. Cependant, le modèle occidental survit et a fondé un nouveau monde, un monde multipolaire. La Chine le prouve. Dans cet entretien réalisé par Géoéconomie, Jean-Christophe Victor, l’animateur de la célèbre émission « Le Dessous des cartes » de la chaîne télévisée Arte, nous livre une opinion riche et étendue sur les principaux changements et défis en cours à l’échelle mondiale.

M. Victor, vous dirigez un laboratoire de recherche privé en relations internationales, vous écrivez et présentez l’émission « Le Dessous des cartes » depuis plus de 20 ans sur Arte. Vous avez donc vu et expliqué les nombreuses évolutions qui ont abouti aux équilibres géopolitiques d’aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce « basculement du monde », qui est le sous-titre de votre livre ?

Jean-Christophe Victor : Les deux principaux éléments qui, d’après moi, ont engendré ce basculement du monde, résident d’une part dans la démographie et d’autre part dans l’écart entre les taux de croissance asiatiques et les taux ailleurs dans le monde. Ils ont progressivement entraîné un recentrage entre les grands équilibres mondiaux. J’ajoute à ces deux éléments majeurs les nombreuses délocalisations liées aux écarts de coûts de la main-d’oeuvre entre puissances de l’OCDE et de l’Asie, et qui ont contribué à accentuer ce différentiel de croissance entre pôles géopolitiques et économiques.

Le XXIe siècle ne sera donc plus atlantico-centré comme le XXe siècle, mais bien asiatico-pacifico-centré. Ce basculement se déroule sous nos yeux, et va d’ailleurs en s’accélérant avec les effets de la globalisation.

Or, l’Occident, et l’Europe en particulier, ne parvient pas à se départir de ce vieux sentiment de supériorité vis-à-vis du reste du monde. Non seulement ce sentiment et cette posture sont tout à fait obsolètes, mais ils sont de plus totalement inadaptés du fait même qu’en ce début de XXIe siècle, l’Europe cesse d’être ce centre du monde qu’elle a été, de fait, pendant de nombreux siècles.

Son influence économique, commerciale et culturelle, son poids politique, militaire et démographique pèsent de moins en moins face aux géants asiatique ou brésilien, et bientôt face aux nouveaux émergents, notamment le Mexique, la Turquie, le Nigéria et l’Afrique du Sud.

Cela dit, nous ne sommes pas pour autant face à un monde fini. L’Europe garde une influence morale et devrait la conserver, par l’exemplarité de certaines valeurs, par la protection juridique accordée à l’individu, à la femme et par le rayonnement culturel.

On note que les printemps arabes ne se sont pas faits au départ sous l’influence des islamistes, et moins encore du fait de l’intervention américaine en Irak en 2003. C’est la diffusion et la reconnaissance des valeurs européennes et occidentales qui ont joué. Plus la démographie dynamique, la jeunesse, le bon niveau de formation et les forts taux de chômage, pour évoquer quelques-uns des facteurs de causalité. C’est pour cela que dans mon dernier ouvrage [1], je consacre un chapitre à « l’Occident, soleil couchant ? », où j’essaie de montrer que l’influence européenne est certes aujourd’hui moins présente sur la scène internationale mais qu’elle continue à prévaloir dans de nombreux domaines.

Ce basculement de la centralité du monde est aujourd’hui une évidence, et pourtant l’Occident est réticent à l’accepter. Chaque fois que l’influence et la suprématie occidentale ont été remises en cause, les occidentaux se créent un adversaire, voire un ennemi : le péril jaune évoqué par Bismarck, le péril rouge et l’URSS bien entendu pendant des années, l’islamisme à la fin du XXe siècle – stupidement amalgamé à l’islam.

Maintenant, vous allez le constater, nous allons être les témoins de la montée de la Chine à la fois comme problème et adversaire potentiel. L’Occident a toujours eu besoin de se voir, de se sentir au centre, et ce pour toutes les périodes de l’histoire.

Comment analysez-vous ce besoin qu’ont les grandes puissances occidentales de se créer des ennemis ? Pensez-vous que cela soit le symbole d’une fuite en avant, ou pour conserver une identité ?

Jean-Christophe Victor : Cela me semble plutôt identitaire. On sait qui l’on est si l’on sait qui est différent, voire menaçant, donc qui il faut combattre et pourquoi. Vieux principe militaire. Cela a toujours existé, que ce soit à l’époque athénienne, romaine, chrétienne et bien sûr aux XIXe et XXe siècles.

Les puissances – ou à une échelle plus précise les empires ou les États-nations – ont besoin de se créer des ennemis car cela permet de se créer une identité impériale ou nationale en opposition aux barbares. Par la peur que ces ennemis véhiculent, on peut plus facilement fédérer le peuple autour du monarque, d’une politique nationale ou d’une idéologie. C’est du renforcement de l’identité que peut découler le renforcement de la puissance et la guerre en est un instrument. L’un des derniers exemples les plus évidents, c’est la guerre Irak-Iran entre 1980 et 1988, pendant laquelle le nationalisme identitaire jouait un grand rôle pour chacun des belligérants, en rappelant d’ailleurs que c’est l’Irak qui a attaqué l’Iran en septembre 1980, et non l’inverse.

Plus récemment, l’attaque contre les États-Unis le 11 septembre 2001 a permis de fédérer les citoyens américains derrière leur exécutif. Puis dans la foulée, la désignation d’un ennemi islamiste global, si je puis dire, a permis bien des dérives à l’intérieur et à l’extérieur de cette grande démocratie, sans pour autant entraîner vraiment de révolte du peuple américain profondément blessé et effrayé par les attentats du 11 septembre.

Mais pour que la désignation d’un ennemi puisse agir dans un sens favorable au renforcement de la puissance, il faut qu’une identité commune existe. Or, ce n’est évidemment pas le cas pour l’Union européenne. C’est bien d’ailleurs l’un de ses problèmes, parvenir à une analyse commune de son environnement stratégique, qu’il soit menaçant ou non.

Tout cela nous ramène à la question de l’équilibre des puissances. Mais attention : premièrement, et contrairement aux apparences, la conflictualité du monde est moins intense en 2012 qu’au temps de la Guerre froide.

Deuxièmement, les concurrences, les rivalités fortes ou les conflits eux-mêmes ne suscitent pas les mêmes réponses qu’autrefois : les confrontations sont essentiellement économiques, monétaires, énergétiques et non plus militaires. Enfin, il y a la vaste question de la perception que l’on a de l’autre.

Les images, leur circulation par les réseaux divers jouent un rôle nouveau dans les perceptions et la fabrication des opinions publiques internationales. Dominique Moisi parlait de la « Géopolitique des émotions » et le terrorisme a su fort bien en jouer. Son poids émotionnel et psychologique était – et est – plus déterminant que son poids militaire. On est typiquement dans le rapport classique « du faible au fort ». En face, ceux qui le combattent y trouvent aussi leur intérêt, soit en termes de renseignement, soit en termes politiques (Russie, Algérie, Yémen, Syrie, etc.). Il ne faut pas oublier que le terrorisme fait vivre beaucoup plus de personnes qu’il n’en fait mourir.

Quelles sont les conséquences de ce basculement du monde ? Peut-on parler d’une « désoccidentalisation » du monde ?

Jean-Christophe Victor : Moins que jamais, et c’est bien là le paradoxe. À l’exception de la Corée du Nord et, pour peu de temps encore, Cuba – cela dit, je demande à voir comment vivent les dirigeants de ces pays –, on ne peut parler de désoccidentalisation car le modèle occidental a été absorbé si l’on peut dire, ingéré par tout le monde.

On l’a vu très récemment sur le plan politique avec les Printemps arabes où les valeurs démocratiques et libérales du monde occidental ont été influentes dans le déclenchement et le déroulement de ces évènements, on l’a déjà évoqué.

Cette influence se retrouve également au niveau du modèle économique, puisque l’ensemble des États du monde, pour assurer la suite de leur développement, a adopté le modèle économique occidental à peine l’URSS disparue. Et la Chine elle-même avait adopté ce modèle de façon somme toute classique – investissements directs étrangers, capitalisme, urbanisation – dès la réforme de 1978, tout en conservant pour l’extérieur et pour les chinois eux-mêmes une rhétorique marxiste.

Autant les conséquences de ce basculement de la centralité du monde vers l’Asie me semblent majeures, autant il faut relativiser cette notion de désoccidentalisation du monde.

Le terme d’Occident lui-même est d’ailleurs imprécis, car il évolue et « bouge » sans cesse, tant dans l’acception que dans la géographie. Qu’est ce que l’Occident dans l’histoire ?

Au départ, Athènes, Jérusalem, Rome ; l’Empire romain se divisant lui-même en deux pour faire émerger l’Empire romain d’Orient et l’Empire romain d’Occident. Ce terme d’Occidere veut dire « tomber », par extension l’astre, le soleil couchant. L’Empire romain d’Occident est alors localisé pour la première fois dans un cadre géographique et vient s’inscrire en opposition à un « autre » monde.

La notion d’Occident renforce sa spécificité avec la Renaissance, commence à s’exporter avec la navigation et les Grandes découvertes, s’affirme avec les Lumières, s’impose ensuite plus largement sur le plan institutionnel, commercial et religieux avec le processus de présence puis de domination coloniale, quasiment dans le monde entier. Et ce mouvement est aidé et accompagné par la supériorité technique occidentale, qui est manifeste depuis la révolution industrielle des XVIIe et XIXe siècles. Au XIXe siècle, le nazisme a bien failli tuer l’Occident de l’intérieur, mais il se reforme avec la guerre contre Hitler puis dans la confrontation, pendant 40 ans, à l’URSS.

L’Occident se nomme d’ailleurs alors le monde libre.

On voit bien que l’espace occidental – politique, idéologique, militaire – a une géométrie variable, en fonction des époques, des conflits et des succès économiques. Il est dilué et multipolaire lorsque le monde entier adopte le modèle économique occidental après la fin de l’URSS. Mais il redevient alliance militaire et, veut-on faire croire, civilisationnelle, le 12 septembre 2001.

axe du monde

Vous évoquiez le fait que les conflits aujourd’hui se cristallisent avant tout sur les enjeux économiques ?

Jean-Christophe Victor : Le monde, contrairement aux apparences, est plus pacifié et démocratique qu’il y a 20 ans. Mais il serait naïf de croire qu’un monde sans guerre soit possible, ni qu’une société à crime zéro puisse exister.

L’adversaire, l’ennemi, réel, grossi ou inventé est un élément structurant qui participe au fonctionnement des États, des nations, des sociétés et auquel on ne peut échapper.

Mais je ne crois pas que les rapports de force dans un avenir immédiat vont s’exprimer par des confrontations de type militaire. Il existe déjà de nombreuses autres formes de conflits.

Revenons sur le cas de la Chine et de certaines tensions qui perdurent ou apparaissent autour de ce grand État et cette grande civilisation. La Chine et les États-Unis sont trop interdépendants pour avoir le moindre intérêt à entrer en conflit frontal, en tout cas de forme militaire.

Je vous rappelle que les États-Unis sont le second marché pour les exportations chinoises, la Chine est le premier récipiendaire des investissements américains, le premier détenteur des bons du trésor américain. C’est dire le niveau d’interdépendance.

Cela n’empêche nullement les terrains de rivalités : sous-évaluation du yuan, cyber-attaques contre des cibles américaines venant probablement de hackers chinois – la dernière en date contre la NASA, en février 2012 –, nouveau déploiement militaire naval tant américain que chinois dans l’océan Pacifique et l’océan indien. Ou encore à la conférence de Durban sur le climat en décembre 2011, où la rivalité entre ces deux pays, premiers émetteurs de CO2, responsable du changement climatique, se pose en termes politiques, statistiques, économiques et calendriers de développement. Donc, on a en parallèle interdépendance, coopération et rivalité.

Selon vous, quelle influence a le facteur économique dans l’évolution de ces rapports de force ?

Jean-Christophe Victor : L’influence du modèle économique occidental a été majeure d’autant plus qu’il n’y a plus de modèle alternatif à ce dernier, notamment depuis la chute de l’URSS il y a 20 ans. Depuis cette date, un seul modèle économique s’est imposé au monde entier, celui du libéralisme et du capitalisme qui a façonné les sociétés occidentales telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Je pense que les rapports de force que vous évoquez se sont désormais installés – je ne parle pas des compétitions commerciales – entre le temps présent et l’avenir que ce modèle économique construit. Car ce modèle est à la fois producteur et destructeur, comme une épée à double tranchant :

  • Producteur car il crée de la croissance, il a permis à 300 millions de Chinois, 200 millions d’Indiens, 40 millions d’Indonésiens ou encore 30 millions de brésiliens de sortir de la pauvreté depuis 20 ans environ. C’est donc un modèle producteur de richesses qui permet le développement des sociétés. Et pourtant les inégalités se sont élargies, quasiment partout ;
  • le marché sans régulation produit donc en même temps ces inégalités, qui détruisent les liens sociaux et intergénérationnels qui sont les fondements mêmes de toute société et civilisation. Le marché est un bon serviteur, mais sûrement pas un bon maître ;
  • il est également destructeur car il fabrique des quantités phénoménales de déchets, de pollution et d’émissions de CO2, du fait de sa forte dépendance aux énergies fossiles. Et réduit sans cesse et partout l’espace de la vie végétale et de la vie animale. Donc pour moi, ce modèle qui nous fait vivre est aussi celui qui peut nous faire mourir.

En quoi ce modèle économique a-t-il des conséquences sur les liens sociaux et le fonctionnement des sociétés ?

Jean-Christophe Victor : Le modèle économique que nous décrivons est, entre autres, fondé sur le capital placé dont le retour sur investissement doit être important et ultrarapide. Globalement, ce modèle porte à vouloir toujours gagner plus d’argent et le plus vite possible. Un tel modèle culturel et économique fondé sur la seule vitesse a eu une incidence directe sur la façon de travailler et donc sur les interactions sociales. Ce besoin de rentabilité du capital, poussé a un tel point, s’est en outre accéléré d’abord avec la globalisation, puis avec la financiarisation de l’économie mondiale depuis 10 ans.

À cela s’ajoute un autre phénomène destructeur de liens sociaux, l’urbanisation de la planète.

Aujourd’hui, sur 7 milliards d’humains sur terre, environ 3,5 milliards vivent dans des villes, dont 1,5 milliard dans les bidonvilles. Ce qui a pour conséquence directe de « casser » le lien social. Les familles sont moins rurales, plus éclatées, donc moins proches, moins solidaires. Cette combinaison de la vitesse, exigée par le taux de retour sur investissement, et de l’urbanisation casse les sociétés, leurs traditions et leurs fonctionnements sociaux.

Cela se voit très bien en Chine : aucun pays ne s’est transformé autant et en si peu de temps dans l’histoire des sociétés humaines. C’est un laboratoire en temps réel, sur 30 ans. L’accélération du développement d’une économie libérale et capitalistique en Chine pose de gros problèmes sociaux dans cette société vieillissante et confucéenne.

Par exemple, une grande majorité de jeunes couples chinois (30-35 ans) doit aujourd’hui s’occuper de leurs enfants, mais également de leurs parents et de leurs grands-parents, soit trois générations à leur charge.

Dans la société confucéenne où les anciens doivent êtres soutenus, puisque considérés comme « porteurs », éducateurs et futurs ancêtres, donc à ce titre infiniment respectés, cela ne manque pas de générer des problèmes structuraux. La base de la pyramide des âges se réduit, suite à la politique de l’enfant unique. La Chine sera vieille avant d’être riche, la société chinoise étant confrontée à des tensions grandissantes, essentiellement liées à l’adoption du modèle économique occidental.

Le problème se situe aussi dans le fait qu’il n’existe pas à ce jour de modèle alternatif crédible à celui en vigueur partout ailleurs. Nous sommes tous conscients des aspects destructeurs de ce modèle, mais comment et par quoi le remplacer ?

Le tableau que je décris est bien sombre, et, on l’aura compris, je me sens très éloigné de ce qu’on appelle « le consensus de Washington », ou de l’École de Chicago. Et pourtant, je ne crois pas à la décroissance. Je suis plutôt intéressé par les travaux des économistes Joseph Stiglitz, Amartya Sen ou Tim Jackson. C’est curieux, je me sens à la fois inquiet et confiant dans l’idée que nous allons trouver les outils et les opportunités nécessaires pour gérer cette transition.

Aujourd’hui, les États n’ont plus de complexe à aborder la question de la puissance (son développement, son affirmation, etc.). Dans une perspective historique, quels enseignements peut-on tirer de ce besoin de revendiquer sa puissance ?

Jean-Christophe Victor : Le besoin qu’ont des pays émergents comme le Brésil, l’Inde ou la Chine de revendiquer leur puissance sur la scène internationale peut être légitimé par un besoin de revanche sur l’histoire, coloniale notamment. Cette revanche peut être comprise quand on sait comment la colonisation a pu nuire à leur développement et humilier les peuples et les élites. Le basculement du monde, c’est cette revanche sur l’histoire.

C’est assez savoureux d’apprendre que le ministre des Finances brésilien téléphone en octobre 2011 à son homologue portugais pour lui demander si le budget portugais a besoin d’un petit coup de main… De constater que le corps médical britannique est dans une proportion grandissante d’origine indienne, ghanéenne et zambienne. Que parmi les meilleurs informaticiens aux États-Unis ou au Canada, on trouve des Indiens, des Pakistanais, des Vietnamiens et des Chinois. Ayant pris ou non la nationalité américaine.

La civilisation chinoise est l’une des plus anciennes au monde, après la civilisation égypto-nubienne, bien plus ancienne que la civilisation judéochrétienne. Or, elle a subi au XIXe siècle des humiliations majeures venant des puissances européennes, avec les traités inégaux de 1842, imposés par les Britanniques pour obtenir l’ouverture des ports ouvrant sur la mer de Chine méridionale, « sac du palais d’été » par les armées occidentales en 1860 à Pékin, guerre de l’opium et ouverture forcée des concessions à Nankin, Shang Hai et Pékin.

Puis au XXe siècle, elle reçoit des leçons de l’URSS, puis ensuite de la superpuissance américaine qui elle n’a que 250 ans d’histoire ! Imaginez donc le sentiment, le ressenti qui peut prévaloir au sein de la classe dirigeante, mais également du peuple chinois à l’égard de ces jeunes puissances qui les ont dominés pendant plus d’un siècle avec tout ce qu’il faut bien entendu de mépris découlant de cette domination.

Exemple actuel, construit selon une stratégie volontariste : la Chine est fortement dépendante de ses importations en hydrocarbures du Moyen-Orient. Les routes empruntées – Ormuz, Malacca, détroit de Formose, etc. – sont contrôlées par les navires américains, britanniques et dans une moindre mesure français, ce qui inquiète les autorités chinoises car en cas de tensions avec ces pays, la Chine pourrait voir son approvisionnement ralenti ou coupé. Elle a donc décidé depuis une dizaine d’années d’investir dans la construction de nouveaux ports, oléoducs et gazoducs entre le Pakistan sur la mer d’Oman et le Xin Jiang ; et en Birmanie entre le golfe du Bengale et la région de Kun Ming, qui lui permettront de contourner cette route et de sécuriser ses propres lignes d’approvisionnements par des routes plus directes évitant les détroits de l’Asie de l’Est. Donc, oui, il y a revanche sur l’histoire avec ce qui se déroule sous nos yeux depuis la fin du XXe siècle.

Pékin

Nous avons l’impression que le basculement tarde à faire passer l’Afrique vers un développement pérenne et durable, et que « la revanche sur l’histoire » n’a pas encore été prise par ces pays. Quelles en sont les raisons ?

Jean-Christophe Victor : On ne peut répondre sur le continent africain dans sa globalité. Cela conduit toujours à des généralités qui faussent perceptions et analyses. Si l’on se place à l’échelle de l’Afrique subsaharienne, on a des pays qui affichent un taux de croissance moyen d’environ 5 % depuis 10 ans. Cette amélioration est principalement due à deux choses :

  • une réorientation des investissements dans les mines et les hydrocarbures de la part notamment des États-Unis qui cherchent depuis septembre 2001 à limiter leur dépendance vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient, ou encore des nouvelles puissances comme la Chine, l’Inde et même le Brésil, le continent devenant ainsi un espace de rivalité entre puissances historiques et puissances « émergentes ». Investissements certes, mais soyons clairs, ce qui intéresse les investisseurs, c’est avant tout l’énergie et les mines ;
  • par ailleurs, la révolution du téléphone mobile permet l’essor des communications, c’est une évidence, mais aussi celle des transactions financières, ce qui favorise les créations d’entreprises. Cette révolution par le mobile pose dès lors la question : pourquoi pas un « printemps africain » ? Il existe désormais des connexions politiques entre les Afriques – nord saharienne et sud saharienne – comme il n’en a jamais existé auparavant. Les jeunes de Tunis, de Benghazi, de Damas ou du Caire sont, là aussi, vus comme des héros. Les images en provenance d’Afrique du Nord, télévisées ou « téléphonées », ont indiqué à bien des jeunes africains qu’il existait d’autres solutions que de subir passivement leur sort et d’attendre, toujours attendre. Plus d’1 million de Nigérians ont un Blackberry. Fin 2011, il y avait 620 millions de téléphones portables sur le continent, soit plus qu’aux Canada et États- Unis réunis !

Cela signifie que les obstacles qui entravent depuis longtemps l’organisation politique des opposants se réduisent peu à peu. Et ce ne sont pas les motifs de protestation qui manquent : l’emploi, le prix de l’essence, celui des céréales, des denrées de première nécessité qui ne cesse d’augmenter, les blocages politiques, institutionnels, la corruption. Or, sur quelque 50 États, il y a au moins une dizaine de chefs d’État vieux et autistes, qui se divisent en deux catégories : les rentiers économiques et les rentiers politiques, les deux se recoupant souvent.

Les premiers, vous les trouvez en Angola ou en Guinée Équatoriale. Au pouvoir depuis 32 ans, ils viennent asseoir leur pouvoir sur les ressources en hydrocarbures. Ces deux États sont les deuxième et quatrième plus gros producteurs de pétrole du continent africain, et pourtant environ 78 % de leurs populations vit avec moins de 1 dollar américain par jour, selon le chiffre 2010 de la Banque mondiale.

Second type d’autocrates, arrivés au pouvoir dans les années quatre-vingt, les rentiers politiques, Mugabe au Zimbabwe, Biya au Cameroun, Museveni en Ouganda, Mswati au Swaziland, Compraore au Burkina Faso, El Béchir au Soudan, Déby au Tchad. On pourrait même ajouter Afeworki en Érythrée depuis 1993. Tous s’accrochent au pouvoir et modifient la constitution pour y rester, comme d’ailleurs également Wade au Sénégal ou Gbagbo en Côte d’Ivoire.

Certes il y a sur le continent des problèmes récurrents comme le stress hydrique, le paludisme, le VIH, la malnutrition, la guerre pour les ressources en RDC ou dans la bande du Sahel avec ou sans Al-Qaïda. Mais il ne faut pas sous-évaluer le tort que font au développement du continent africain la corruption et le non-renouvellement des élites. On a toute une société civile de jeunes africains, diplômés et dynamiques, qui sont bloqués depuis longtemps. Et l’exemple de la réussite des soulèvements en Afrique du nord, dont les chaînes satellites et les réseaux ont retransmis les images, change la situation en 2012.

Internet, Twitter, Facebook, Renren et Weibo, qui sont les plus importants réseaux sociaux chinois, par l’influence qu’ils peuvent avoir sur la vie et l’évolution politique de certains pays, comme on le voit dans les pays arabes, et même dans une certaine mesure en Chine, devraient monter en puissance. Lors des révoltes du Printemps arabe, ces outils ont été de véritables catalyseurs de la contestation. Sans ces outils, la communauté internationale n’aurait pas connaissance des massacres qui ont lieu depuis mars 2011 en Syrie, comme ce fut le cas à Hama [2] en 1982. Mais ces outils, et internet au sens large du terme, c’est comme le marché, on en fait le pire et le meilleur.

Enfin, dans ce contexte, pensez-vous que la voix de la France puisse continuer à se faire entendre, ou doit-elle revoir ses ambitions ?

Jean-Christophe Victor : Il me semble toujours difficile de se limiter à une échelle nationale lorsqu’on évoque l’évolution géopolitique de notre monde. C’est une échelle un peu petite quand on pratique sans cesse l’approche comparative.

Cependant, en ce qui concerne la France, il y a un ou plusieurs paradoxes.

La France est la 5e puissance mondiale, elle a une histoire, des messages à faire passer, sa position est souvent attendue dans le monde, parfois espérée, elle bénéficie du second réseau diplomatique mondial. Or, on a l’impression qu’elle patine. Par une baisse constante de ses exportations, de ses dépôts de brevets, par une politique extérieure faite de coups et d’à coups, de revirements au Moyen-Orient, sur la politique climatique, sur l’Europe avec des signaux vers l’extérieur parfaitement contradictoires, voire incohérents. Résultat, elle n’est plus « lisible » : lorsque vous êtes à Bangkok, Séoul, ou Mexico, elle compte peu et c’est bien dommage.

Ajoutez à cela depuis cinq ans de constants messages négatifs sur les migrants, les musulmans, les Roms et les étudiants étrangers. Ces signaux extérieurs, qui ne répondent qu’à des besoins électoraux intérieurs, finissent par fragiliser la cohésion nationale. Et j’ai peur que cela ne prenne du temps pour recoudre la communauté de la République et les communautés entre elles. On peut lutter contre le terrorisme sans l’amalgamer à la civilisation islamique. On peut lutter contre le sectarisme et le communautarisme salafiste sans discriminer les musulmans. Et la presse, chambre d’écho, a sur ce sujet sa propre part de responsabilité. On peut lutter contre le terrorisme sans l’amalgamer à la civilisation islamique. Et la presse, chambre d’écho, a sur ce sujet sa propre part de responsabilité. De même, on peut lutter contre les clandestins sans discriminer les migrants. Ce n’est pas honteux d’être un migrant, que je sache. On peut le valoriser : en quoi cela fragiliserait-il ? Le migrant au mieux nous apporte quelque chose, au minimum, son image doit être neutre, comme en Australie, au Canada, aux États-Unis et au Brésil.

On en revient encore à la question de la notion d’identité. Ce qui me gêne dans la recherche d’une identité nationale, c’est qu’on recherche sans le dire ce qui est identique. Alors que c’est dans la différence que l’on fabrique et que l’on a construit notre culture. Toutes les civilisations du monde se sont construites sur la circulation et la mixité et grâce à l’apport de diverses « identités ». J’estime que la « richesse de l’étrangeté » est un cadeau pour chaque individu, mais aussi pour une culture nationale.

Le corps politique va donc jusqu’à fragiliser l’identité même de notre nation française, pourtant fondée sur la mixité et l’intégration de l’étranger. Cette politique de discrimination, assez nouvelle dans ce pays, ainsi que ce discours alarmiste et cherchant plus ou moins à faire peur quant à « l’étranger » est un mensonge que l’on fait à notre histoire nationale et à notre mémoire collective.

Tout cela se sait dans le monde et ne contribue pas à ce que « la France continue à se faire entendre ».

Jean-Christophe Victor est le créateur et l’animateur de l’émission « Le Dessous des cartes » (Arte), directeur scientifique et co-fondateur du Laboratoire d’études politiques et d’analyses cartographiques et auteur de nombreux ouvrages. Son dernier livre est « La reconquête de l’espace » aux éditions Choiseul.


Préparation de l’échiquier du « choc des civilisations » : Diviser, conquérir et régner au Moyen-Orient

29/08/2012
par Mahdi Darius Nazemroaya
Mondialisation.ca, Le 13 decembre 2011
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L’expression « printemps arabe » est un slogan concocté dans des bureaux lointains à Washington, Londres, Paris et Bruxelles par des individus et des groupes qui, en plus d’avoir une connaissance superficielle de la région, en savent très peu sur les Arabes. Ce qui se déroule au sein des populations arabes est un enchaînement normal d’événements. L’insurrection comme l’opportunisme en font partie. Là où il ya une révolution, il y a toujours une contre-révolution.

Les bouleversements dans le monde arabe ne constituent pas davantage un « éveil arabe ». Une telle formule implique que les Arabes étaient endormis alors qu’ils étaient entourés par la dictature et l’injustice. Le monde arabe, qui fait partie de l’ensemble plus vaste composé par les Arabes, le Turcs et les Iraniens, a en réalité connu de fréquentes révoltes réprimées par les dictateurs arabes en coordination avec des pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. C’est l’interférence de ces puissances qui a constamment agi comme contrepoids à la démocratie et elle continuera à le faire.

Diviser et régner : comment le premier printemps arabe a été manipulé

Les plans de reconfiguration du Moyen-Orient ont commencé plusieurs années avant la Première Guerre mondiale. C’est au cours de cette guerre cependant que les desseins coloniaux ont clairement commencé à se manifester avec la « grande révolte arabe » contre l’empire Ottoman.

En dépit du fait que la Grande-Bretagne, la France et l’Italie étaient des puissances coloniales qui avaient empêché les Arabes de profiter de toute forme de liberté dans des pays comme l’Algérie, Libye, l’Égypte et le Soudan, ces pouvoirs coloniaux ont réussi à se présenter comme les amis et les alliés de la libération arabe.

Durant la « grande révolte arabe », les Britanniques et les Français ont en fait utilisé les Arabes comme fantassins contre les Ottomans pour faire avancer leurs propres plans géopolitiques. Les accords secrets Sykes-Picot entre Londres et Paris représentent un cas typique. La France et la Grande-Bretagne sont simplement arrivés à utiliser et manipuler les Arabes en leur vendant l’idée de la libération arabe de la présumée répression des Ottomans.

En réalité, l’Empire ottoman était multiethnique et accordait une autonomie locale et culturelle à toutes ses populations. Il a toutefois été manipulé et orienté vers une entité turque. Même le génocide arménien qui allait s’ensuivre en Anatolie ottomane doit être analysé dans le même contexte que l’actuel ciblage des chrétiens en Irak, comme faisant partie d’un plan de division confessionnelle lancé par des acteurs externes afin de diviser l’Empire ottoman et ses citoyens, ainsi que l’Anatolie.

Après la chute de l’Empire ottoman, ce sont Londres et Paris qui ont refusé d’accorder la liberté aux Arabes, en semant la discorde au sein de leurs populations. Les leaders arabes locaux corrompus ont également été partenaires du projet et nombreux sont ceux qui n’étaient que trop heureux de devenir des clients de la Grande-Bretagne et de la France. Le « printemps arabe est manipulé dans le même sens aujourd’hui. Les États-Unis, la France et d’autres travaillent maintenant avec l’aide de leaders et de personnalités arabes corrompues afin de restructurer l’Afrique et le monde arabe.

Le plan Yinon : l’ordre à partir du chaos…

Le plan Yinon, qui constitue un prolongement du stratagème britannique au Moyen-Orient, est un plan stratégique israélien visant à assurer la supériorité d’Israël dans la région. Il souligne qu’Israël doit reconfigurer son environnement géopolitique par la balkanisation des États arabes, soit la division de ceux-ci en États plus petits et plus faibles.

Les stratèges israéliens voyaient l’Irak comme l’État arabe représentant leur plus grande menace stratégique. C’est pourquoi l’Irak a été caractérisé comme la pièce maîtresse de la balkanisation du Moyen-Orient et du monde arabe. En Irak, sur la base des concepts du plan Yinon, les stratèges israéliens ont réclamé la division de l’Irak en un État kurde et deux États arabes, l’un shiite, l’autre sunnite. La première étape de ce plan était une guerre entre l’Irak et l’Iran, abordée dans le plan Yinon.

En 2006 et en 2008, les publications de l’armée étasunienne Armed Forces Journal et The Atlantic ont respectivement publié des cartes ayant circulé abondamment et lesquelles suivaient de près les grandes lignes du plan Yinon. Outre la division de l’Irak, également recommandée par le plan Biden, le plan Yinon appelle à la division du Liban, de l’Égypte et de la Syrie. La partition de l’Iran, de la Turquie, de la Somalie et du Pakistan fait également partie de cette vision. Le plan Yinon réclame par ailleurs la dissolution de l’Afrique du Nord et prévoit qu’elle débutera en Égypte et débordera au Soudan, en Libye et dans le reste de la région.

Protection du domaine : redéfinition du monde arabe…

Bien que tordu, le plan Yinon est en marche et voit le jour dans « A Clean Break: A New Strategy for Securing the Realm » (Une nette rupture : Une nouvelle stratégie pour protéger le domaine), un document de politique israélienne écrit en 1996 par Richard Perle et le groupe d’étude sur « Une nouvelle stratégie israélienne vers l’an 2000 » pour Benjamin Netanyahou, le premier ministre d’Israël à l’époque. Perle était alors un ancien secrétaire adjoint au Pentagone pour Ronald Reagan et est devenu par la suite conseiller militaire pour George W. Bush et la Maison-Blanche. Le groupe d’étude comprenait par ailleurs James Colbert (Jewish Institute for National Security Affairs), Charles Fairbanks Jr. (Johns Hopkins University), Douglas Feith (Feith and Zell Associates), Robert Loewenberg (Institute for Advanced Strategic and Political Studies), Jonathan Torop (The Washington Institute for Near East Policy), David Wurmser (Institute for Advanced Strategic and Political Studies) et Meyrav Wurmser (Johns Hopkins University).

Les États-Unis réalisent à bien des égards les objectifs précisés dans le texte de politique israélienne de 1996 visant à protéger le « royaume ». Par ailleurs, le terme realm, « domaine » ou « royaume », sous-entend la mentalité stratégique des auteurs. Realm fait soit référence au territoire sur lequel règne un monarque ou aux territoires soumis à son règne mais gérés et contrôlés par des vassaux. Dans ce contexte, le terme realm, est utilisé pour signifier que le Moyen-Orient constitue le royaume de Tel-Aviv. Le fait que Perle, un homme ayant essentiellement fait carrière comme officiel du Pentagone, ait contribué à écrire le document sur Israël soulève la question de savoir si le souverain conceptualisé du royaume représente Israël, les États-Unis, ou les deux.

Protéger le royaume : L’avant-projet israélien pour déstabiliser Damas

Le document de 1996 demande de « repousser la Syrie », aux environs de l’an 2000 ou après, en poussant les Syriens hors du Liban et en déstabilisant la République arabe syrienne avec l’aide de la Jordanie et de la Turquie. Ces événements se sont respectivement produits en 2005 et en 2011. Le document indique : « Israël peut modeler son environnement stratégique en coopération avec la Turquie et la Jordanie, en affaiblissant, en endiguant et même en repoussant la Syrie. Afin de contrecarrer les ambitions régionales de la Syrie, les efforts pourraient viser à expulser Saddam Hussein du pouvoir, un objectif stratégique en soi important pour Israël [1].

Comme première étape de la création d’un « nouveau Moyen-Orient » dominé par Israël et encerclant la Syrie, le texte demande de chasser Saddam Hussein du pouvoir à Bagdad et fait même allusion à la balkanisation de l’Irak et à la formation d’une alliance stratégique régionale contre Damas qui comporterait un « Irak central » sunnite. Les auteurs écrivent : « Toutefois la Syrie entre dans ce conflit avec de potentielles faiblesses : Damas est trop préoccupé par la nouvelle donne régionale pour permettre toute distractions sur le front libanais. De plus Damas craint l’ »axe naturel » avec Israël d’un côté, l’Irak central et la Turquie de l’autre, et la Jordanie, au centre, qui exercerait une pression sur la Syrie et la détacherait de la péninsule saoudienne. Pour la Syrie, ce pourrait être le prélude à la reconfiguration de la carte du Moyen-Orient, ce qui menacerait l’intégrité territoriale du pays [2] ».

Perle et le groupe d’étude « Nouvelle stratégie israélienne vers l’an 2000 » recommande également de mener les Syriens hors du Liban et de déstabiliser la Syrie en utilisant des personnalités de l’opposition libanaise. Le document dit : « [Israël doit détourner] l’attention de la Syrie en utilisant des éléments de l’opposition libanaise pour déstabiliser le contrôle exercé par la Syrie au Liban [3]. »C’est ce qui arriverait en 2005 après l’assassinat d’Hariri ayant contribué à déclencher la soi-disant « révolution des cèdres » et à créer l’Alliance du 14 mars, un groupe farouchement anti-Syrien contrôlé par le corrompu Saïd Hariri.

Le document demande par ailleurs à Tel-Aviv de « saisir l’opportunité afin de rappeler au monde la nature du régime syrien [4] ». Cela convient parfaitement à la stratégie israélienne consistant à diaboliser ses opposants par des campagnes de relations publiques. En 2009 des médias israéliens ont ouvertement admis que, par le biais de ses ambassades et missions diplomatiques, Tel-Aviv avait lancé une campagne médiatique mondiale et organisé des manifestations devant les ambassades iraniennes pour discréditer les élections présidentielles en Iran avant même qu’elles n’aient lieu [5].

L’étude fait aussi mention de ce qui ressemble à la situation actuelle en Syrie : « Il va de soi, et c’est le plus important, qu’Israël a intérêt à appuyer diplomatiquement, militairement et opérationnellement les actions de la Turquie et de la Jordanie contre la Syrie, comme en protégeant des alliances avec des tribus arabes à travers le territoire syrien et hostiles à l’élite dirigeante syrienne [6]. Les bouleversements de 2011 en Syrie, le mouvement des insurgés et la contrebande d’armes par les frontières jordanienne et turque sont devenus des problèmes majeurs pour Damas.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant qu’Israël, alors dirigé par Ariel Sharon, ait dit à Washington d’attaquer la Syrie, la Libye et l’Iran après l’invasion étasunienne de l’Irak [7]. Finalement, il importe de savoir que le document de 1996 préconise également une guerre préemptive pour modeler l’environnement géostratégique d’Israël et sculpter le « nouveau Moyen-Orient » [8]. Il s’agit d’une politique que les États-Unis adopteraient aussi en 2001.

L’éradication des communautés chrétiennes du Moyen-Orient

Ce n’est pas une coïncidence si les chrétiens égyptiens ont été attaqués au même moment que le référendum sud-soudanais et avant la crise en Lybie. Ce n’est pas non plus une coïncidence si les chrétiens irakiens, une des communautés chrétiennes les plus anciennes, ont été poussées à l’exil, quittant leur patrie ancestrale. L’exode des chrétiens irakiens, sous le regard attentif des forces militaires étasuniennes et britanniques, concorde avec la division confessionnelle des quartiers de Bagdad. Les shiites et les sunnites ont été forcés, par la violence et les escadrons de la mort, à former des enclaves confessionnelles. Tout cela est lié au plan Yinon et à la reconfiguration de la région dans le cadre d’un objectif plus vaste.

En Iran, les Israéliens ont tenté en vain de faire partir la communauté juive. La population juive d’Iran est en fait la plus grande du Moyen-Orient et sans doute la plus ancienne communauté juive du monde à vivre paisiblement. Les juifs d’Iran se voient comme des Iraniens et sont liés à ce pays qu’ils considèrent comme leur patrie, au même titre que les musulmans et les chrétiens iraniens, et, à leurs yeux, le concept voulant qu’ils aient à se relocaliser en Israël parce qu’ils sont juifs est ridicule.

Au Liban, Israël s’est affairé à exacerber les tensions entre les diverses factions chrétiennes et musulmanes, incluant les druzes. Le Liban est un tremplin vers la Syrie et la division du Liban en plusieurs États est également vue comme un moyen de balkaniser la Syrie en plusieurs États arabes confessionnels de moindre envergure. Les objectifs du plan Yinon sont de diviser le Liban et la Syrie en plusieurs États sur la base des identités religieuses sunnite, shiite, druze et chrétiennes. Il est possible que l’exode des chrétiens de la Syrie fasse aussi partie des objectifs.

Le nouveau chef de l’Église maronite, la plus grande Église catholique orientale autonome, a exprimé ses craintes quant à l’expulsion des chrétiens arabes au Levant et au Moyen-Orient. Le patriarche d’Antioche, Mgr Bechara Boutros Rahi, ainsi que bon nombre de dirigeants chrétiens au Liban et en Syrie, craignent que les Frères musulmans prennent le contrôle de la Syrie. Comme en Irak, de mystérieux groupes attaquent actuellement les communautés chrétiennes en Syrie. Les dirigeants de l’Église orthodoxe, incluant le Patriarcat de Jérusalem, ont eux aussi exprimé publiquement leurs sérieuses préoccupations. Outre les arabes chrétiens, ces craintes sont partagées par les communautés assyrienne et arménienne, à majorité chrétienne.

Le cheik Rahi était récemment à Paris où il a rencontré Nicolas Sarkozy. On rapporte que le patriarche maronite et le président Sarkozy ont eu des désaccords concernant la Syrie, ce qui a incité Sarkozy à affirmer que le régime syrien allait s’effondrer. La position du patriarche maronite était que l’on devait laisser la Syrie tranquille et lui permettre de se réformer. Mgr Rahi a par ailleurs dit à Sarkozy qu’Israël devait être considéré comme une menace si la France souhaitait légitimement que le Hezbollah dépose les armes.

En raison de sa position en France, Mgr Rahi a immédiatement reçu des remerciements des dirigeants chrétiens et musulmans de la République arabe syrienne qui l’ont visité au Liban. Le Hezbollah et ses alliés politiques au Liban, dont font partie la plupart des parlementaires chrétiens, ont aussi célébré le patriarche maronite, qui a ensuite fait une tournée au sud du Liban.

En raison de sa position sur le Hezbollah et son refus d’appuyer le renversement du régime syrien, le cheik Rahi fait maintenant l’objet d’attaques politiques de la part de l’Alliance du 14 mars, menée par Hariri. Ce dernier est en train de planifier une conférence des personnalités chrétiennes pour s’opposer à la position de l’Église maronite et du patriarche Rahi. Depuis que celui-ci a donné son opinion, le Parti Tahrir, actif à la fois en Syrie et au Liban, a également commencé à en faire la cible de critiques. On rapporte par ailleurs que des officiels étasuniens de haut rang ont annulé leurs rencontres avec le patriarche maronite en signe de mécontentement envers ses positions sur le Hezbollah et la Syrie.

L’Alliance du 14 mars menée par Hariri au Liban, laquelle a toujours été une minorité populaire (même lorsqu’elle constituait une majorité parlementaire), travaille de concert avec les États-Unis, Israël, l’Arabie Saoudite, la Jordanie ainsi que le groupe ayant recours à la violence et au terrorisme en Syrie. Les Frères musulmans et d’autres soi-disant groupes salafistes de Syrie ont tenu et organisé des pourparlers secrets avec Hariri et les partis politiques chrétiens au sein de l’Alliance du 14 mars. C’est pourquoi Hariri et ses alliés se sont attaqués au cardinal Rahi. C’est aussi Hariri et l’Alliance du 14 mars qui ont amené Fatah al-Islam au Liban et ont aidé certains de ses membres à s’enfuir et aller se battre en Syrie.

Des snipers inconnus ciblent des civils syriens et l’armée syrienne dans le but de créer le chaos et une lutte interne. Les communautés chrétiennes en Syrie sont elles aussi ciblées par des groupes inconnus. Les attaquants sont fort probablement une coalition de forces étasuniennes, françaises, jordaniennes, israéliennes, turques, saoudiennes, et khaliji (arabe du Golfe) travaillant avec des Syriens à l’intérieur du pays.

Washington, Tel-Aviv et Bruxelles planifient un exode des chrétiens du Moyen-Orient. On rapporte que le président Sarkozy a informé le cheik Rahi à Paris que les communautés chrétiennes du Moyen-Orient et du Levant pourront s’établir dans l’Union européenne. Cela n’est pas offert gracieusement. Il s’agit d’une gifle par les puissances mêmes qui ont délibérément créé les conditions visant à éradiquer les anciennes communautés chrétiennes du Moyen-Orient. Il semble que le but soit que les communautés chrétiennes s’établissent à l’extérieur de la région ou de délimiter des enclaves. Il est possible que ces deux hypothèses constituent des objectifs.

Ce projet vise à délimiter les pays arabes en pays exclusivement musulmans et est conforme à la fois au plan Yinon et aux objectifs étasuniens relatifs au contrôle de l’Eurasie. Il pourrait en résulter une grande guerre. Les Arabes chrétiens ont maintenant bien des choses en commun avec les Arabes qui sont des Noirs d’Afrique.

Nouvelle division de l’Afrique : le plan Yinon est en pleine marche

En ce qui concerne l’Afrique, Tel-Aviv cherche à la protéger car elle la voit comme une partie plus vaste de sa périphérie. Cette plus vaste ou soi-disant « nouvelle périphérie » est devenue le fondement géostratégique de Tel-Aviv après la révolution iranienne de 1979. Celle-ci a déformé et engendré l’effondrement de « l’ancienne périphérie » contre les Arabes, qui comprenait l’Iran, et dont les pays étaient les plus proches alliés d’Israël durant la période Pahlavi. Dans ce contexte, la nouvelle périphérie d’Israël a été conceptualisée en incluant des pays comme l’Éthiopie, l’Ouganda et le Kenya contre les États arabes et la République islamique d’Iran. C’est pourquoi Israël a été si profondément impliqué dans la balkanisation du Soudan.

Toujours dans le contexte des divisions confessionnelles au Moyen-Orient, les Israéliens ont esquissé des plans de reconfiguration de l’Afrique. Le plan Yinon cherche à délimiter l’Afrique sur la base de trois aspects : 1) l’origine ethnolinguistique, 2) la couleur de peau et enfin 3) la religion. Afin de protéger le domaine, il se trouve que l’Institute for Advanced Strategic and Political Studies (IASPS), une boîte de réflexion israélienne dont Perle faisait partie, faisait également pression en faveur de la création du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), une division du Pentagone.

On tente actuellement d’anéantir le point de convergence d’une identité arabe et africaine. On cherche à tracer des lignes de division en Afrique entre une soi-disant Afrique noire et une Afrique du Nord prétendument « non noire ». Cela fait partie d’un projet visant à créer un schisme sur le continent entre ce qu’on l’on conçoit comme étant des « Arabes » et des « Noirs ».

Cet objectif explique pourquoi on a fait la promotion des ridicules identités du « Sud-Soudan africain » et du « Nord-Soudan arabe ». C’est également la raison pour laquelle les Libyens noirs ont été ciblés dans une campagne visant à « nettoyer » la Libye des gens « de couleur ». En Afrique du Nord, on détache l’identité arabe de son identité africaine. On tente simultanément d’éradiquer de vastes populations d’Arabes noirs afin qu’il existe une nette démarcation entre « l’Afrique noire » et une nouvelle Afrique du Nord « non noire », laquelle sera transformée en un champ de bataille entre ceux qui restent, les Berbères et les Arabes « non noirs ».

Toujours dans le contexte africain et dans le but de créer des points de rupture et des délimitations, des tensions sont fomentées entre les musulmans et les chrétiens dans des pays comme le Soudan et le Nigéria. En entretenant ces divisions sur la base de la couleur de la peau, de la religion, de l’ethnicité et du langage, on cherche à alimenter la dissociation et la désunion. Cela fait partie d’une stratégie africaine globale visant à séparer l’Afrique du Nord du reste du continent.

Préparation de l’échiquier du « choc des civilisations »

À ce stade-ci, on doit rassembler toutes les pièces et faire les liens entre les événements.

On prépare l’échiquier pour un « choc des civilisations » et l’on y place toutes les pièces du jeu. Le monde arabe est sur le point d’être encerclé et de nettes démarcations se tracent. Celles-ci remplacent les frontières invisibles entre les différents groupes ethnolinguistiques, religieux et basés sur la couleur de la peau.

Dans le cadre de ce plan, il ne peut plus y avoir de mélange entre les sociétés et les pays. C’est pourquoi les chrétiens du Moyen-Orient et de l’Afrique de Nord, comme les coptes, sont ciblés. Pour les mêmes raisons, les Arabes et Berbères noirs, au même titre que d’autres populations noires, font face à un génocide en Afrique du Nord.

Après l’Irak et l’Égypte, la Jamahiriya arabe libyenne et la République arabe syrienne représentent toutes deux des points importants pour la déstabilisation régionale respectivement en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Est. Ce qui se passe en Libye aura des répercussions en Afrique, tout comme les événements en Syrie auront des conséquences en Asie du Sud-Est et ailleurs. Dans le cadre du plan Yinon, l’Irak et l’Égypte ont servi d’amorces à la déstabilisation de la Libye et de la Syrie.

On est en train de créer un « Moyen-Orient musulman », une zone exclusivement musulmane (excluant Israël), laquelle sera troublée par les luttes entre shiites et sunnites. Un scénario semblable est mis en œuvre pour créer une « Afrique du Nord non noire » qui sera caractérisée par une confrontation entre les dits Arabes et dits Berbères. En vertu du modèle du « choc des civilisations », on prévoit simultanément un conflit entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’un côté, et l’« Occident » et « l’Afrique noire » de l’autre.

C’est pour cette raison qu’au début du conflit en Libye, Nicolas Sarkozy en France et David Cameron en Grande-Bretagne ont déclaré l’un après l’autre que le multiculturalisme était mort dans leurs sociétés ouest-européennes respectives [9]. Le véritable multiculturalisme menace la légitimité du programme de guerre de l’OTAN. Il représente par ailleurs un obstacle à l’implantation du « choc des civilisations », qui constitue la pierre angulaire de la politique étrangère des États-Unis.

À cet égard, Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale explique pourquoi le multiculturalisme est une menace pour Washington et ses alliés : « En devenant une société de plus en plus multiculturelle, il se peut que les États-Unis aient de la difficulté à créer un consensus sur les questions de politique étrangère [par exemple, relativement à une guerre contre le monde arabe, la Chine, l’Iran ou la Russie et l’ancienne Union soviétique], sauf si une grande partie de la population perçoit une menace extérieure directe de très grande envergure. Un tel consensus existait de manière générale tout au long de la Seconde Guerre mondiale et même durant la guerre froide [et il existe maintenant en raison de la « guerre mondiale au terrorisme »] [10]. » La phrase suivante de Brzezinski explique pourquoi les populations s’opposent aux guerres ou les appuient : « [Le consensus] était enraciné, toutefois, il ne l’était pas seulement dans des valeurs démocratiques profondément partagées et que le public voyait menacées, mais aussi dans des affinités culturelles et ethniques avec les victimes, principalement européennes, de totalitarismes hostiles [11] ».

Au risque d’être redondant, il faut mentionner une fois de plus que les chrétiens et les Noirs sont ciblés précisément dans le but de briser ces affinités culturelles entre, d’une part, la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et le monde soi-disant « occidental », et, d’autre part l’Afrique subsaharienne.

Ethnocentrisme et idéologie : justifier les « guerres justes » d’aujourd’hui

Autrefois, les puissances coloniales de l’Europe de l’Ouest endoctrinaient leurs peuples. Leur objectif était d’acquérir un appui populaire pour les guerres de conquête. Pour ce faire, on prônait l’expansion et la promotion du christianisme et des valeurs chrétiennes avec le soutien des marchands armés et des armées coloniales.

Au même moment, on mettait de l’avant des idéologies racistes. Les peuples des pays colonisés étaient dépeints comme des « sous-humains », des inférieurs ou des personnes sans âmes. Finalement, on a utilisé l’argument de « l’épreuve de l’homme blanc », dont la mission consistait à civiliser les peuples du monde prétendument « non civilisés ». Ce cadre idéologique cohésif a été utilisé pour présenter le colonialisme comme une « cause juste ». Cette dernière a été employée à son tour pour conférer une légitimité aux « guerres justes », afin de conquérir et de « civiliser » des terres étrangères.

Aujourd’hui, les desseins impérialistes des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne n’ont pas changé. Ce qui a changé c’est le prétexte et la justification des guerres de conquête néocoloniales. Durant la période coloniale, les discours et les justifications en faveur de la guerre étaient acceptés par l’opinion publique dans les pays colonisateurs comme la France et la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, les « guerres justes » et les « causes justes » sont menées sous les bannières des droits des femmes, des droits humains, de l’humanitarisme et de la démocratie.

Article original en anglais : Preparing the Chessboard for the « Clash of Civilizations »: Divide, Conquer and Rule the « New Middle East »

Traduction Julie Lévesque pour Mondialisation.ca

Notes

[1] Richard Perle et al., A Clean Break: A New Strategy for Securing the Realm (Washington, D.C. and Tel Aviv: Institute for Advanced Strategic and Political Studies), 1996.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Barak Ravid, « Israeli diplomats told to take offensive in PR war against Iran, » Haaretz, June 1, 2009.
[6] Perle et al., Clean Break, op. cit.
[7] Aluf Benn, « Sharon says U.S. should also disarm Iran, Libya and Syria, » Haaretz, September 30, 2009.
[8] Richard Perle et al., Clean Break, op. cit.
[9] Robert Marquand, « Why Europe is turning away from multiculturalism, » Christian Science Monitor, March 4, 2011.
[10] Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives (New York: Basic Books October 1997), p.211.
[11] Ibid.

Mahdi Darius Nazemroaya est sociologue et chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Il est spécialiste du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Il était sur le terrain en Libye durant la guerre. Il vient d’obtenir le Prix du Club de Presse mexicain à Mexico, le 8 décembre 2011.

Mahdi Darius Nazemroaya est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.  Articles de Mahdi Darius Nazemroaya publiés par Mondialisation.ca