« Le basculement du monde est une revanche sur l’histoire. »

06/02/2013

un monde changeantConstante de l’histoire, rien ne demeure éternellement figé. Et certainement pas le centre du monde. L’axe du monde a basculé. Il ne se situe plus en Atlantique, mais dans cette vaste région comprise entre l’Asie et l’océan Pacifique. L’Occident n’a jamais aussi bien porté son nom de « soleil couchant ». Son rayonnement se dilue dans un paysage de crises diverses et de perceptions souvent trompeuses dont la responsabilité des médias de masse ne fait aucun doute. Cependant, le modèle occidental survit et a fondé un nouveau monde, un monde multipolaire. La Chine le prouve. Dans cet entretien réalisé par Géoéconomie, Jean-Christophe Victor, l’animateur de la célèbre émission « Le Dessous des cartes » de la chaîne télévisée Arte, nous livre une opinion riche et étendue sur les principaux changements et défis en cours à l’échelle mondiale.

M. Victor, vous dirigez un laboratoire de recherche privé en relations internationales, vous écrivez et présentez l’émission « Le Dessous des cartes » depuis plus de 20 ans sur Arte. Vous avez donc vu et expliqué les nombreuses évolutions qui ont abouti aux équilibres géopolitiques d’aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce « basculement du monde », qui est le sous-titre de votre livre ?

Jean-Christophe Victor : Les deux principaux éléments qui, d’après moi, ont engendré ce basculement du monde, résident d’une part dans la démographie et d’autre part dans l’écart entre les taux de croissance asiatiques et les taux ailleurs dans le monde. Ils ont progressivement entraîné un recentrage entre les grands équilibres mondiaux. J’ajoute à ces deux éléments majeurs les nombreuses délocalisations liées aux écarts de coûts de la main-d’oeuvre entre puissances de l’OCDE et de l’Asie, et qui ont contribué à accentuer ce différentiel de croissance entre pôles géopolitiques et économiques.

Le XXIe siècle ne sera donc plus atlantico-centré comme le XXe siècle, mais bien asiatico-pacifico-centré. Ce basculement se déroule sous nos yeux, et va d’ailleurs en s’accélérant avec les effets de la globalisation.

Or, l’Occident, et l’Europe en particulier, ne parvient pas à se départir de ce vieux sentiment de supériorité vis-à-vis du reste du monde. Non seulement ce sentiment et cette posture sont tout à fait obsolètes, mais ils sont de plus totalement inadaptés du fait même qu’en ce début de XXIe siècle, l’Europe cesse d’être ce centre du monde qu’elle a été, de fait, pendant de nombreux siècles.

Son influence économique, commerciale et culturelle, son poids politique, militaire et démographique pèsent de moins en moins face aux géants asiatique ou brésilien, et bientôt face aux nouveaux émergents, notamment le Mexique, la Turquie, le Nigéria et l’Afrique du Sud.

Cela dit, nous ne sommes pas pour autant face à un monde fini. L’Europe garde une influence morale et devrait la conserver, par l’exemplarité de certaines valeurs, par la protection juridique accordée à l’individu, à la femme et par le rayonnement culturel.

On note que les printemps arabes ne se sont pas faits au départ sous l’influence des islamistes, et moins encore du fait de l’intervention américaine en Irak en 2003. C’est la diffusion et la reconnaissance des valeurs européennes et occidentales qui ont joué. Plus la démographie dynamique, la jeunesse, le bon niveau de formation et les forts taux de chômage, pour évoquer quelques-uns des facteurs de causalité. C’est pour cela que dans mon dernier ouvrage [1], je consacre un chapitre à « l’Occident, soleil couchant ? », où j’essaie de montrer que l’influence européenne est certes aujourd’hui moins présente sur la scène internationale mais qu’elle continue à prévaloir dans de nombreux domaines.

Ce basculement de la centralité du monde est aujourd’hui une évidence, et pourtant l’Occident est réticent à l’accepter. Chaque fois que l’influence et la suprématie occidentale ont été remises en cause, les occidentaux se créent un adversaire, voire un ennemi : le péril jaune évoqué par Bismarck, le péril rouge et l’URSS bien entendu pendant des années, l’islamisme à la fin du XXe siècle – stupidement amalgamé à l’islam.

Maintenant, vous allez le constater, nous allons être les témoins de la montée de la Chine à la fois comme problème et adversaire potentiel. L’Occident a toujours eu besoin de se voir, de se sentir au centre, et ce pour toutes les périodes de l’histoire.

Comment analysez-vous ce besoin qu’ont les grandes puissances occidentales de se créer des ennemis ? Pensez-vous que cela soit le symbole d’une fuite en avant, ou pour conserver une identité ?

Jean-Christophe Victor : Cela me semble plutôt identitaire. On sait qui l’on est si l’on sait qui est différent, voire menaçant, donc qui il faut combattre et pourquoi. Vieux principe militaire. Cela a toujours existé, que ce soit à l’époque athénienne, romaine, chrétienne et bien sûr aux XIXe et XXe siècles.

Les puissances – ou à une échelle plus précise les empires ou les États-nations – ont besoin de se créer des ennemis car cela permet de se créer une identité impériale ou nationale en opposition aux barbares. Par la peur que ces ennemis véhiculent, on peut plus facilement fédérer le peuple autour du monarque, d’une politique nationale ou d’une idéologie. C’est du renforcement de l’identité que peut découler le renforcement de la puissance et la guerre en est un instrument. L’un des derniers exemples les plus évidents, c’est la guerre Irak-Iran entre 1980 et 1988, pendant laquelle le nationalisme identitaire jouait un grand rôle pour chacun des belligérants, en rappelant d’ailleurs que c’est l’Irak qui a attaqué l’Iran en septembre 1980, et non l’inverse.

Plus récemment, l’attaque contre les États-Unis le 11 septembre 2001 a permis de fédérer les citoyens américains derrière leur exécutif. Puis dans la foulée, la désignation d’un ennemi islamiste global, si je puis dire, a permis bien des dérives à l’intérieur et à l’extérieur de cette grande démocratie, sans pour autant entraîner vraiment de révolte du peuple américain profondément blessé et effrayé par les attentats du 11 septembre.

Mais pour que la désignation d’un ennemi puisse agir dans un sens favorable au renforcement de la puissance, il faut qu’une identité commune existe. Or, ce n’est évidemment pas le cas pour l’Union européenne. C’est bien d’ailleurs l’un de ses problèmes, parvenir à une analyse commune de son environnement stratégique, qu’il soit menaçant ou non.

Tout cela nous ramène à la question de l’équilibre des puissances. Mais attention : premièrement, et contrairement aux apparences, la conflictualité du monde est moins intense en 2012 qu’au temps de la Guerre froide.

Deuxièmement, les concurrences, les rivalités fortes ou les conflits eux-mêmes ne suscitent pas les mêmes réponses qu’autrefois : les confrontations sont essentiellement économiques, monétaires, énergétiques et non plus militaires. Enfin, il y a la vaste question de la perception que l’on a de l’autre.

Les images, leur circulation par les réseaux divers jouent un rôle nouveau dans les perceptions et la fabrication des opinions publiques internationales. Dominique Moisi parlait de la « Géopolitique des émotions » et le terrorisme a su fort bien en jouer. Son poids émotionnel et psychologique était – et est – plus déterminant que son poids militaire. On est typiquement dans le rapport classique « du faible au fort ». En face, ceux qui le combattent y trouvent aussi leur intérêt, soit en termes de renseignement, soit en termes politiques (Russie, Algérie, Yémen, Syrie, etc.). Il ne faut pas oublier que le terrorisme fait vivre beaucoup plus de personnes qu’il n’en fait mourir.

Quelles sont les conséquences de ce basculement du monde ? Peut-on parler d’une « désoccidentalisation » du monde ?

Jean-Christophe Victor : Moins que jamais, et c’est bien là le paradoxe. À l’exception de la Corée du Nord et, pour peu de temps encore, Cuba – cela dit, je demande à voir comment vivent les dirigeants de ces pays –, on ne peut parler de désoccidentalisation car le modèle occidental a été absorbé si l’on peut dire, ingéré par tout le monde.

On l’a vu très récemment sur le plan politique avec les Printemps arabes où les valeurs démocratiques et libérales du monde occidental ont été influentes dans le déclenchement et le déroulement de ces évènements, on l’a déjà évoqué.

Cette influence se retrouve également au niveau du modèle économique, puisque l’ensemble des États du monde, pour assurer la suite de leur développement, a adopté le modèle économique occidental à peine l’URSS disparue. Et la Chine elle-même avait adopté ce modèle de façon somme toute classique – investissements directs étrangers, capitalisme, urbanisation – dès la réforme de 1978, tout en conservant pour l’extérieur et pour les chinois eux-mêmes une rhétorique marxiste.

Autant les conséquences de ce basculement de la centralité du monde vers l’Asie me semblent majeures, autant il faut relativiser cette notion de désoccidentalisation du monde.

Le terme d’Occident lui-même est d’ailleurs imprécis, car il évolue et « bouge » sans cesse, tant dans l’acception que dans la géographie. Qu’est ce que l’Occident dans l’histoire ?

Au départ, Athènes, Jérusalem, Rome ; l’Empire romain se divisant lui-même en deux pour faire émerger l’Empire romain d’Orient et l’Empire romain d’Occident. Ce terme d’Occidere veut dire « tomber », par extension l’astre, le soleil couchant. L’Empire romain d’Occident est alors localisé pour la première fois dans un cadre géographique et vient s’inscrire en opposition à un « autre » monde.

La notion d’Occident renforce sa spécificité avec la Renaissance, commence à s’exporter avec la navigation et les Grandes découvertes, s’affirme avec les Lumières, s’impose ensuite plus largement sur le plan institutionnel, commercial et religieux avec le processus de présence puis de domination coloniale, quasiment dans le monde entier. Et ce mouvement est aidé et accompagné par la supériorité technique occidentale, qui est manifeste depuis la révolution industrielle des XVIIe et XIXe siècles. Au XIXe siècle, le nazisme a bien failli tuer l’Occident de l’intérieur, mais il se reforme avec la guerre contre Hitler puis dans la confrontation, pendant 40 ans, à l’URSS.

L’Occident se nomme d’ailleurs alors le monde libre.

On voit bien que l’espace occidental – politique, idéologique, militaire – a une géométrie variable, en fonction des époques, des conflits et des succès économiques. Il est dilué et multipolaire lorsque le monde entier adopte le modèle économique occidental après la fin de l’URSS. Mais il redevient alliance militaire et, veut-on faire croire, civilisationnelle, le 12 septembre 2001.

axe du monde

Vous évoquiez le fait que les conflits aujourd’hui se cristallisent avant tout sur les enjeux économiques ?

Jean-Christophe Victor : Le monde, contrairement aux apparences, est plus pacifié et démocratique qu’il y a 20 ans. Mais il serait naïf de croire qu’un monde sans guerre soit possible, ni qu’une société à crime zéro puisse exister.

L’adversaire, l’ennemi, réel, grossi ou inventé est un élément structurant qui participe au fonctionnement des États, des nations, des sociétés et auquel on ne peut échapper.

Mais je ne crois pas que les rapports de force dans un avenir immédiat vont s’exprimer par des confrontations de type militaire. Il existe déjà de nombreuses autres formes de conflits.

Revenons sur le cas de la Chine et de certaines tensions qui perdurent ou apparaissent autour de ce grand État et cette grande civilisation. La Chine et les États-Unis sont trop interdépendants pour avoir le moindre intérêt à entrer en conflit frontal, en tout cas de forme militaire.

Je vous rappelle que les États-Unis sont le second marché pour les exportations chinoises, la Chine est le premier récipiendaire des investissements américains, le premier détenteur des bons du trésor américain. C’est dire le niveau d’interdépendance.

Cela n’empêche nullement les terrains de rivalités : sous-évaluation du yuan, cyber-attaques contre des cibles américaines venant probablement de hackers chinois – la dernière en date contre la NASA, en février 2012 –, nouveau déploiement militaire naval tant américain que chinois dans l’océan Pacifique et l’océan indien. Ou encore à la conférence de Durban sur le climat en décembre 2011, où la rivalité entre ces deux pays, premiers émetteurs de CO2, responsable du changement climatique, se pose en termes politiques, statistiques, économiques et calendriers de développement. Donc, on a en parallèle interdépendance, coopération et rivalité.

Selon vous, quelle influence a le facteur économique dans l’évolution de ces rapports de force ?

Jean-Christophe Victor : L’influence du modèle économique occidental a été majeure d’autant plus qu’il n’y a plus de modèle alternatif à ce dernier, notamment depuis la chute de l’URSS il y a 20 ans. Depuis cette date, un seul modèle économique s’est imposé au monde entier, celui du libéralisme et du capitalisme qui a façonné les sociétés occidentales telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Je pense que les rapports de force que vous évoquez se sont désormais installés – je ne parle pas des compétitions commerciales – entre le temps présent et l’avenir que ce modèle économique construit. Car ce modèle est à la fois producteur et destructeur, comme une épée à double tranchant :

  • Producteur car il crée de la croissance, il a permis à 300 millions de Chinois, 200 millions d’Indiens, 40 millions d’Indonésiens ou encore 30 millions de brésiliens de sortir de la pauvreté depuis 20 ans environ. C’est donc un modèle producteur de richesses qui permet le développement des sociétés. Et pourtant les inégalités se sont élargies, quasiment partout ;
  • le marché sans régulation produit donc en même temps ces inégalités, qui détruisent les liens sociaux et intergénérationnels qui sont les fondements mêmes de toute société et civilisation. Le marché est un bon serviteur, mais sûrement pas un bon maître ;
  • il est également destructeur car il fabrique des quantités phénoménales de déchets, de pollution et d’émissions de CO2, du fait de sa forte dépendance aux énergies fossiles. Et réduit sans cesse et partout l’espace de la vie végétale et de la vie animale. Donc pour moi, ce modèle qui nous fait vivre est aussi celui qui peut nous faire mourir.

En quoi ce modèle économique a-t-il des conséquences sur les liens sociaux et le fonctionnement des sociétés ?

Jean-Christophe Victor : Le modèle économique que nous décrivons est, entre autres, fondé sur le capital placé dont le retour sur investissement doit être important et ultrarapide. Globalement, ce modèle porte à vouloir toujours gagner plus d’argent et le plus vite possible. Un tel modèle culturel et économique fondé sur la seule vitesse a eu une incidence directe sur la façon de travailler et donc sur les interactions sociales. Ce besoin de rentabilité du capital, poussé a un tel point, s’est en outre accéléré d’abord avec la globalisation, puis avec la financiarisation de l’économie mondiale depuis 10 ans.

À cela s’ajoute un autre phénomène destructeur de liens sociaux, l’urbanisation de la planète.

Aujourd’hui, sur 7 milliards d’humains sur terre, environ 3,5 milliards vivent dans des villes, dont 1,5 milliard dans les bidonvilles. Ce qui a pour conséquence directe de « casser » le lien social. Les familles sont moins rurales, plus éclatées, donc moins proches, moins solidaires. Cette combinaison de la vitesse, exigée par le taux de retour sur investissement, et de l’urbanisation casse les sociétés, leurs traditions et leurs fonctionnements sociaux.

Cela se voit très bien en Chine : aucun pays ne s’est transformé autant et en si peu de temps dans l’histoire des sociétés humaines. C’est un laboratoire en temps réel, sur 30 ans. L’accélération du développement d’une économie libérale et capitalistique en Chine pose de gros problèmes sociaux dans cette société vieillissante et confucéenne.

Par exemple, une grande majorité de jeunes couples chinois (30-35 ans) doit aujourd’hui s’occuper de leurs enfants, mais également de leurs parents et de leurs grands-parents, soit trois générations à leur charge.

Dans la société confucéenne où les anciens doivent êtres soutenus, puisque considérés comme « porteurs », éducateurs et futurs ancêtres, donc à ce titre infiniment respectés, cela ne manque pas de générer des problèmes structuraux. La base de la pyramide des âges se réduit, suite à la politique de l’enfant unique. La Chine sera vieille avant d’être riche, la société chinoise étant confrontée à des tensions grandissantes, essentiellement liées à l’adoption du modèle économique occidental.

Le problème se situe aussi dans le fait qu’il n’existe pas à ce jour de modèle alternatif crédible à celui en vigueur partout ailleurs. Nous sommes tous conscients des aspects destructeurs de ce modèle, mais comment et par quoi le remplacer ?

Le tableau que je décris est bien sombre, et, on l’aura compris, je me sens très éloigné de ce qu’on appelle « le consensus de Washington », ou de l’École de Chicago. Et pourtant, je ne crois pas à la décroissance. Je suis plutôt intéressé par les travaux des économistes Joseph Stiglitz, Amartya Sen ou Tim Jackson. C’est curieux, je me sens à la fois inquiet et confiant dans l’idée que nous allons trouver les outils et les opportunités nécessaires pour gérer cette transition.

Aujourd’hui, les États n’ont plus de complexe à aborder la question de la puissance (son développement, son affirmation, etc.). Dans une perspective historique, quels enseignements peut-on tirer de ce besoin de revendiquer sa puissance ?

Jean-Christophe Victor : Le besoin qu’ont des pays émergents comme le Brésil, l’Inde ou la Chine de revendiquer leur puissance sur la scène internationale peut être légitimé par un besoin de revanche sur l’histoire, coloniale notamment. Cette revanche peut être comprise quand on sait comment la colonisation a pu nuire à leur développement et humilier les peuples et les élites. Le basculement du monde, c’est cette revanche sur l’histoire.

C’est assez savoureux d’apprendre que le ministre des Finances brésilien téléphone en octobre 2011 à son homologue portugais pour lui demander si le budget portugais a besoin d’un petit coup de main… De constater que le corps médical britannique est dans une proportion grandissante d’origine indienne, ghanéenne et zambienne. Que parmi les meilleurs informaticiens aux États-Unis ou au Canada, on trouve des Indiens, des Pakistanais, des Vietnamiens et des Chinois. Ayant pris ou non la nationalité américaine.

La civilisation chinoise est l’une des plus anciennes au monde, après la civilisation égypto-nubienne, bien plus ancienne que la civilisation judéochrétienne. Or, elle a subi au XIXe siècle des humiliations majeures venant des puissances européennes, avec les traités inégaux de 1842, imposés par les Britanniques pour obtenir l’ouverture des ports ouvrant sur la mer de Chine méridionale, « sac du palais d’été » par les armées occidentales en 1860 à Pékin, guerre de l’opium et ouverture forcée des concessions à Nankin, Shang Hai et Pékin.

Puis au XXe siècle, elle reçoit des leçons de l’URSS, puis ensuite de la superpuissance américaine qui elle n’a que 250 ans d’histoire ! Imaginez donc le sentiment, le ressenti qui peut prévaloir au sein de la classe dirigeante, mais également du peuple chinois à l’égard de ces jeunes puissances qui les ont dominés pendant plus d’un siècle avec tout ce qu’il faut bien entendu de mépris découlant de cette domination.

Exemple actuel, construit selon une stratégie volontariste : la Chine est fortement dépendante de ses importations en hydrocarbures du Moyen-Orient. Les routes empruntées – Ormuz, Malacca, détroit de Formose, etc. – sont contrôlées par les navires américains, britanniques et dans une moindre mesure français, ce qui inquiète les autorités chinoises car en cas de tensions avec ces pays, la Chine pourrait voir son approvisionnement ralenti ou coupé. Elle a donc décidé depuis une dizaine d’années d’investir dans la construction de nouveaux ports, oléoducs et gazoducs entre le Pakistan sur la mer d’Oman et le Xin Jiang ; et en Birmanie entre le golfe du Bengale et la région de Kun Ming, qui lui permettront de contourner cette route et de sécuriser ses propres lignes d’approvisionnements par des routes plus directes évitant les détroits de l’Asie de l’Est. Donc, oui, il y a revanche sur l’histoire avec ce qui se déroule sous nos yeux depuis la fin du XXe siècle.

Pékin

Nous avons l’impression que le basculement tarde à faire passer l’Afrique vers un développement pérenne et durable, et que « la revanche sur l’histoire » n’a pas encore été prise par ces pays. Quelles en sont les raisons ?

Jean-Christophe Victor : On ne peut répondre sur le continent africain dans sa globalité. Cela conduit toujours à des généralités qui faussent perceptions et analyses. Si l’on se place à l’échelle de l’Afrique subsaharienne, on a des pays qui affichent un taux de croissance moyen d’environ 5 % depuis 10 ans. Cette amélioration est principalement due à deux choses :

  • une réorientation des investissements dans les mines et les hydrocarbures de la part notamment des États-Unis qui cherchent depuis septembre 2001 à limiter leur dépendance vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient, ou encore des nouvelles puissances comme la Chine, l’Inde et même le Brésil, le continent devenant ainsi un espace de rivalité entre puissances historiques et puissances « émergentes ». Investissements certes, mais soyons clairs, ce qui intéresse les investisseurs, c’est avant tout l’énergie et les mines ;
  • par ailleurs, la révolution du téléphone mobile permet l’essor des communications, c’est une évidence, mais aussi celle des transactions financières, ce qui favorise les créations d’entreprises. Cette révolution par le mobile pose dès lors la question : pourquoi pas un « printemps africain » ? Il existe désormais des connexions politiques entre les Afriques – nord saharienne et sud saharienne – comme il n’en a jamais existé auparavant. Les jeunes de Tunis, de Benghazi, de Damas ou du Caire sont, là aussi, vus comme des héros. Les images en provenance d’Afrique du Nord, télévisées ou « téléphonées », ont indiqué à bien des jeunes africains qu’il existait d’autres solutions que de subir passivement leur sort et d’attendre, toujours attendre. Plus d’1 million de Nigérians ont un Blackberry. Fin 2011, il y avait 620 millions de téléphones portables sur le continent, soit plus qu’aux Canada et États- Unis réunis !

Cela signifie que les obstacles qui entravent depuis longtemps l’organisation politique des opposants se réduisent peu à peu. Et ce ne sont pas les motifs de protestation qui manquent : l’emploi, le prix de l’essence, celui des céréales, des denrées de première nécessité qui ne cesse d’augmenter, les blocages politiques, institutionnels, la corruption. Or, sur quelque 50 États, il y a au moins une dizaine de chefs d’État vieux et autistes, qui se divisent en deux catégories : les rentiers économiques et les rentiers politiques, les deux se recoupant souvent.

Les premiers, vous les trouvez en Angola ou en Guinée Équatoriale. Au pouvoir depuis 32 ans, ils viennent asseoir leur pouvoir sur les ressources en hydrocarbures. Ces deux États sont les deuxième et quatrième plus gros producteurs de pétrole du continent africain, et pourtant environ 78 % de leurs populations vit avec moins de 1 dollar américain par jour, selon le chiffre 2010 de la Banque mondiale.

Second type d’autocrates, arrivés au pouvoir dans les années quatre-vingt, les rentiers politiques, Mugabe au Zimbabwe, Biya au Cameroun, Museveni en Ouganda, Mswati au Swaziland, Compraore au Burkina Faso, El Béchir au Soudan, Déby au Tchad. On pourrait même ajouter Afeworki en Érythrée depuis 1993. Tous s’accrochent au pouvoir et modifient la constitution pour y rester, comme d’ailleurs également Wade au Sénégal ou Gbagbo en Côte d’Ivoire.

Certes il y a sur le continent des problèmes récurrents comme le stress hydrique, le paludisme, le VIH, la malnutrition, la guerre pour les ressources en RDC ou dans la bande du Sahel avec ou sans Al-Qaïda. Mais il ne faut pas sous-évaluer le tort que font au développement du continent africain la corruption et le non-renouvellement des élites. On a toute une société civile de jeunes africains, diplômés et dynamiques, qui sont bloqués depuis longtemps. Et l’exemple de la réussite des soulèvements en Afrique du nord, dont les chaînes satellites et les réseaux ont retransmis les images, change la situation en 2012.

Internet, Twitter, Facebook, Renren et Weibo, qui sont les plus importants réseaux sociaux chinois, par l’influence qu’ils peuvent avoir sur la vie et l’évolution politique de certains pays, comme on le voit dans les pays arabes, et même dans une certaine mesure en Chine, devraient monter en puissance. Lors des révoltes du Printemps arabe, ces outils ont été de véritables catalyseurs de la contestation. Sans ces outils, la communauté internationale n’aurait pas connaissance des massacres qui ont lieu depuis mars 2011 en Syrie, comme ce fut le cas à Hama [2] en 1982. Mais ces outils, et internet au sens large du terme, c’est comme le marché, on en fait le pire et le meilleur.

Enfin, dans ce contexte, pensez-vous que la voix de la France puisse continuer à se faire entendre, ou doit-elle revoir ses ambitions ?

Jean-Christophe Victor : Il me semble toujours difficile de se limiter à une échelle nationale lorsqu’on évoque l’évolution géopolitique de notre monde. C’est une échelle un peu petite quand on pratique sans cesse l’approche comparative.

Cependant, en ce qui concerne la France, il y a un ou plusieurs paradoxes.

La France est la 5e puissance mondiale, elle a une histoire, des messages à faire passer, sa position est souvent attendue dans le monde, parfois espérée, elle bénéficie du second réseau diplomatique mondial. Or, on a l’impression qu’elle patine. Par une baisse constante de ses exportations, de ses dépôts de brevets, par une politique extérieure faite de coups et d’à coups, de revirements au Moyen-Orient, sur la politique climatique, sur l’Europe avec des signaux vers l’extérieur parfaitement contradictoires, voire incohérents. Résultat, elle n’est plus « lisible » : lorsque vous êtes à Bangkok, Séoul, ou Mexico, elle compte peu et c’est bien dommage.

Ajoutez à cela depuis cinq ans de constants messages négatifs sur les migrants, les musulmans, les Roms et les étudiants étrangers. Ces signaux extérieurs, qui ne répondent qu’à des besoins électoraux intérieurs, finissent par fragiliser la cohésion nationale. Et j’ai peur que cela ne prenne du temps pour recoudre la communauté de la République et les communautés entre elles. On peut lutter contre le terrorisme sans l’amalgamer à la civilisation islamique. On peut lutter contre le sectarisme et le communautarisme salafiste sans discriminer les musulmans. Et la presse, chambre d’écho, a sur ce sujet sa propre part de responsabilité. On peut lutter contre le terrorisme sans l’amalgamer à la civilisation islamique. Et la presse, chambre d’écho, a sur ce sujet sa propre part de responsabilité. De même, on peut lutter contre les clandestins sans discriminer les migrants. Ce n’est pas honteux d’être un migrant, que je sache. On peut le valoriser : en quoi cela fragiliserait-il ? Le migrant au mieux nous apporte quelque chose, au minimum, son image doit être neutre, comme en Australie, au Canada, aux États-Unis et au Brésil.

On en revient encore à la question de la notion d’identité. Ce qui me gêne dans la recherche d’une identité nationale, c’est qu’on recherche sans le dire ce qui est identique. Alors que c’est dans la différence que l’on fabrique et que l’on a construit notre culture. Toutes les civilisations du monde se sont construites sur la circulation et la mixité et grâce à l’apport de diverses « identités ». J’estime que la « richesse de l’étrangeté » est un cadeau pour chaque individu, mais aussi pour une culture nationale.

Le corps politique va donc jusqu’à fragiliser l’identité même de notre nation française, pourtant fondée sur la mixité et l’intégration de l’étranger. Cette politique de discrimination, assez nouvelle dans ce pays, ainsi que ce discours alarmiste et cherchant plus ou moins à faire peur quant à « l’étranger » est un mensonge que l’on fait à notre histoire nationale et à notre mémoire collective.

Tout cela se sait dans le monde et ne contribue pas à ce que « la France continue à se faire entendre ».

Jean-Christophe Victor est le créateur et l’animateur de l’émission « Le Dessous des cartes » (Arte), directeur scientifique et co-fondateur du Laboratoire d’études politiques et d’analyses cartographiques et auteur de nombreux ouvrages. Son dernier livre est « La reconquête de l’espace » aux éditions Choiseul.


La Russie et l’évolution du monde

11/03/2012
par Vladimir V. Poutine

Le Réseau Voltaire reproduit l’article que le candidat Poutine à consacré à sa future politique étrangère dans le quotidien Moskovskie Novosti. Dans cette 1ère partie, il observe l’érosion du droit international consécutif à la politique d’ingérence des Occidentaux, et livre l’interprétation russe du « printemps arabe » comme révolution colorée. Il revient sur la catastrophe humanitaire et morale consécutive à l’attaque de la Libye et s’interroge sur les origines du bellicisme occidental en Syrie. Enfin il passe en revue les défis pour la Russie notamment en Afghanistan et en Corée du Nord. Cinq années après son discours à la conférence de Munich, il reste fidèle aux même principes. La Fédération de Russie se pose en garante de la stabilité mondiale et du dialogue des civilisations, sur la base du respect du droit international.

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Dans mes articles [1], j’ai déjà abordé les principaux défis extérieurs auxquels la Russie est confrontée à l’heure actuelle. Cependant, ce thème mérite d’être discuté plus en détails, et pas seulement parce que la politique extérieure fait partie intégrante de toute stratégie nationale. Les défis extérieurs et l’évolution du monde qui nous entoure nous poussent à prendre des décisions d’ordre économique, culturel, budgétaire et dans le domaine des investissements.

La Russie fait partie d’un grand monde, aussi bien du point de vue de l’économie et de la diffusion de l’information que de la culture. Nous ne pouvons pas et ne voulons pas nous isoler. Nous espérons que notre ouverture permettra d’améliorer le bien-être et la culture des citoyens russes et de renforcer la confiance, qui devient une ressource rare.

Mais nous prendrons systématiquement appui sur nos intérêts propres et nos objectifs, et non pas sur des décisions dictées par un tiers. La Russie n’est respectée et prise au sérieux que lorsqu’elle est forte et qu’elle se tient fermement campée sur ses positions. La Russie a pratiquement toujours eu le privilège de pouvoir mener une politique étrangère indépendante. Et ce sera le cas également à l’avenir. Qui plus est, je suis convaincu qu’il n’est possible d’assurer la sécurité dans le monde qu’avec la Russie, et non pas en s’efforçant de l’évincer, d’affaiblir ses positions géopolitiques et sa capacité de se défendre.

Les objectifs de notre politique étrangère revêtent un caractère stratégique, non conjoncturel, et reflètent la place exclusive de la Russie sur la carte politique mondiale, son rôle dans l’histoire et dans l’évolution de la civilisation.

Nous poursuivrons, évidemment, une politique proactive et constructive, visant à renforcer la sécurité globale, à renoncer à la confrontation, à réagir efficacement aux défis tels que la prolifération des armes nucléaires, les conflits régionaux et les crises, le terrorisme et le trafic de drogue. Nous ferons tout pour que la Russie dispose des derniers acquis du progrès scientifique et technologique, et pour assurer à nos entreprises une place importante sur le marché mondial.

Nous ferons tout pour que la mise en œuvre du nouvel ordre mondial, basé sur les réalités géopolitiques contemporaines, se déroule de manière progressive, sans perturbations inutiles.

La confiance érodée

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Comme auparavant, je pense que les principaux fondements incluent le droit fondamental à la sécurité pour tous les États, le caractère inadmissible de l’utilisation excessive de la force, et le respect à la lettre des principes fondamentaux du droit international. Le mépris de ces règles provoque la déstabilisation des relations internationales.

Et c’est précisément à travers un tel prisme que nous percevons certains aspects du comportement des États-Unis et de l’Otan, qui ne s’inscrivent pas dans la logique du développement contemporain, et qui sont fondés sur les stéréotypes de la politique des blocs. Tout le monde comprend à quoi je fais allusion. Il s’agit de l’expansion de l’Otan, qui se traduit notamment par le déploiement de nouveaux moyens d’infrastructure militaire, ainsi que les projets de l’Alliance (sur l’initiative des Américains) de mise en place en Europe du bouclier antimissile (ABM). Je n’aurais pas abordé ce thème si ces jeux n’étaient pas menés à proximité immédiate des frontières russes, s’ils n’affaiblissaient pas notre sécurité et s’ils ne contribuaient pas à l’instabilité dans le monde.

Notre argumentation est bien connue, ce n’est pas la peine d’y revenir, mais, malheureusement, elle n’est pas prise en considération par nos partenaires occidentaux, qui refusent de l’entendre.

Il est préoccupant de voir que bien que nos « nouvelles » relations avec l’Otan n’aient pas encore acquis une forme définitive, l’Alliance commet déjà des actes qui ne contribuent en aucun cas à l’établissement d’un climat de confiance. En elle-même, une telle pratique affecte le calendrier international, empêche de définir un ordre du jour positif dans les relations internationales et ralentit les changements structurels.

Une série de conflits armés, menés sous le prétexte d’objectifs humanitaires, sape le principe séculaire de souveraineté nationale. Un autre vide, moral et juridique, se crée dans les relations internationales.

On dit souvent que les droits de l’homme priment sur la souveraineté nationale. C’est indéniable, de la même manière que les crimes contre l’humanité doivent être sanctionnés par la Cour pénale internationale. Mais lorsqu’en s’appuyant sur cette disposition, la souveraineté nationale est facilement violée, lorsque les droits de l’homme sont défendus de l’extérieur de manière sélective, et que ces mêmes droits sont violés au cours de ce processus de « défense », y compris le droit sacré à la vie, il ne s’agit pas d’une cause noble mais de démagogie pure et simple.

Il est important que l’ONU et le Conseil de sécurité puissent s’opposer efficacement au diktat de certains pays et à l’arbitraire sur la scène internationale. Nul n’a le droit de s’octroyer les prérogatives et les pouvoirs de l’ONU, notamment en ce qui concerne l’utilisation de la force contre des États souverains. Il est avant tout question de l’Otan, qui cherche à s’arroger des compétences qui ne sont pas celles d’une « alliance de défense. » Tout cela est plus que sérieux. Nous nous souvenons des vaines exhortations au respect des normes juridiques et de la décence humaine élémentaire de la part des États qui ont été victimes d’opérations « humanitaires » et de bombardements opérés au nom de la « démocratie. » Ils n’ont pas été entendus, et on ne voulait pas les entendre.

Apparemment, l’Otan, et d’abord les États-Unis, ont leur propre perception de la sécurité, qui est foncièrement différente de la nôtre. Les Américains sont obsédés par l’idée de s’assurer une invulnérabilité absolue, ce qui est utopique et irréalisable, aussi bien sur le plan technique que géopolitique. C’est précisément le fond du problème.

L’invulnérabilité absolue pour l’un impliquerait la vulnérabilité absolue de tous les autres. Il est impossible d’accepter une telle perspective. Toutefois, pour des raisons bien connues, beaucoup de pays préfèrent ne pas en parler ouvertement. Mais la Russie appellera toujours les choses par leur nom, et elle le fera ouvertement. Je voudrais souligner une nouvelle fois que la violation des principes d’unité et du caractère inaliénable de la sécurité, et ce en dépit des nombreux engagements contractés selon ces principes, est susceptible d’engendrer des menaces très graves. En fin de compte, cela concerne également les États qui, pour diverses raisons, sont à l’origine de telles violations.

Le printemps arabe : les leçons et les conclusions

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Il y a un an, le monde a été confronté à un phénomène nouveau — des manifestations pratiquement simultanées dans de nombreux pays arabes contre les régimes autoritaires. Au départ, le printemps arabe était interprété comme porteur d’espoir de changements positifs. Les Russes étaient du côté de ceux qui aspiraient aux réformes démocratiques.

Cependant, il s’est rapidement avéré que dans de nombreux pays, la situation n’évoluait pas selon un scénario civilisé. Au lieu d’affirmer la démocratie et de défendre les droits des minorités, on a assisté à l’évincement de l’adversaire, à son renversement, une force dominante se trouvant remplacée par une autre force plus agressive.

L’ingérence extérieure, qui s’est rangée du côté de l’une des parties au conflit, ainsi que le caractère militaire de cette ingérence, ont contribué à une évolution négative de la situation. Tant et si bien que certains pays ont éliminé le régime libyen grâce à l’aviation, en se protégeant derrière des slogans humanitaires. Et l’apothéose a été atteinte lors de la scène répugnante du lynchage barbare de Mouammar Kadhafi.

Il faut empêcher de réitérer le scénario libyen en Syrie. Les efforts de la communauté internationale doivent être avant tout axés sur la réconciliation en Syrie. Il est important de réussir à stopper au plus vite la violence, quelle que soit son origine, d’ouvrir enfin le dialogue national, sans conditions préalables, sans ingérence étrangère et en respectant la souveraineté du pays. Cela créerait des prémisses à la mise en œuvre réelle des mesures de démocratisation annoncées par le gouvernement syrien. Le plus important est d’empêcher une guerre civile à part entière. La diplomatie russe a travaillé et travaillera dans ce sens.

Après une expérience amère, nous nous opposons à l’adoption de telles résolutions par le Conseil de sécurité des Nations Unies, qui seraient interprétées comme un coup d’envoi à une ingérence militaire dans les processus intérieurs en Syrie. Et c’est en suivant cette approche fondamentale que la Russie et la Chine ont bloqué, début février, une résolution qui, par son ambiguïté, aurait encouragé en pratique la violence exercée par l’une des parties en conflit.

A cet égard, étant donné la réaction très violente et presque hystérique au veto sino-russe, je voudrais mettre en garde nos collègues occidentaux contre la tentation de recourir au schéma simpliste utilisé auparavant : en l’absence d’aval du Conseil de sécurité des Nations Unies, formons une coalition des États intéressés. Et à l’attaque.

La logique même d’un tel comportement est pernicieuse. Elle ne mène à rien de bon. En tout cas, elle ne contribue pas au règlement de la situation dans un pays frappé par un conflit. Pire encore, elle déstabilise davantage l’ensemble du système international de sécurité et détériore l’autorité et le rôle central de l’ONU. Rappelons que le droit de veto n’est pas un caprice, mais une partie intégrante de l’ordre mondial consacrée par la Charte des Nations Unies – sur l’insistance des États-Unis, d’ailleurs. Ce droit implique le fait que les décisions auxquelles s’oppose au moins un membre permanent du Conseil de sécurité ne peuvent pas être cohérentes et efficaces.

J’espère que les États-Unis et d’autres pays tiendront compte de cette expérience amère et ne chercheront pas à lancer une opération militaire en Syrie sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations Unies. D’ailleurs, je n’arrive pas à comprendre d’où viennent ces « démangeaisons belliqueuses ». Pourquoi manque-t-on de patience pour élaborer une approche collective ajustée et équilibrée, d’autant plus qu’elle commençait à prendre forme dans le projet de résolution syrienne, mentionné plus tôt. Il ne restait plus qu’à exiger la même chose de l’opposition armée que du gouvernement, en particulier de retirer les unités armées des villes. Le refus de le faire est cynique. Si nous voulons assurer la sécurité des civils, ce qui est la priorité de la Russie, il est nécessaire de raisonner tous les camps impliqués dans le conflit armé.

Et il existe également un autre aspect. Il s’avère que dans les pays touchés par le printemps arabe, de même qu’en Irak à l’époque, les sociétés russes cèdent leurs positions acquises au cours des décennies sur les marchés locaux et perdent des contrats commerciaux importants. Et les créneaux vacants sont récupérés par les acteurs économiques des pays qui ont contribué au renversement des régimes en place.

On pourrait penser que dans une certaine mesure, ces événements tragiques n’ont pas été motivés par le souci du respect des droits de l’homme, mais par la volonté de redistribuer les marchés. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons bien sûr pas rester les bras croisés. Et nous avons l’intention de travailler activement avec les nouveaux gouvernements des pays arabes afin de rétablir rapidement nos positions économiques.

Dans l’ensemble, les événements dans le monde arabe sont très instructifs. Ils montrent que la volonté d’instaurer la démocratie en utilisant la force peut conduire et conduit souvent au résultat inverse. On assiste à l’émergence de forces, y compris d’extrémistes religieux, qui cherchent à changer la direction même du développement des pays et la nature laïque de leur gestion.

La Russie a toujours eu de bonnes relations avec les représentants modérés de l’islam, dont l’idéologie est proche des traditions des musulmans russes. Et nous sommes prêts à développer ces relations dans les conditions actuelles. Nous sommes intéressés par la dynamisation des liens politiques, commerciaux et économiques avec tous les pays arabes, y compris, je le répète, ceux qui viennent de traverser une période de troubles. De plus, selon moi il existe de réelles conditions permettant à la Russie de conserver à part entière ses positions de leader sur la scène moyen-orientale, où nous avons toujours eu de nombreux amis.

En ce qui concerne le conflit israélo-arabe, la « recette miracle » qui permettrait de régler la situation n’a toujours pas été trouvée. Il ne faut en aucun cas baisser les bras. Etant donné la proximité de nos relations avec le gouvernement israélien et les dirigeants palestiniens, la diplomatie russe continuera à contribuer activement au rétablissement du processus de paix de manière bilatérale et dans le cadre du Quatuor pour le Moyen-Orient, en coordonnant ses actions avec la Ligue arabe.

Le printemps arabe a également mis en évidence l’utilisation particulièrement active des technologies avancées de l’information et de la communication dans la formation de l’opinion. On peut dire qu’Internet, les réseaux sociaux, les téléphones portables, etc. se sont transformés, avec la télévision, en un outil efficace aussi bien de la politique nationale qu’internationale. C’est un nouveau facteur qui demande réflexion, notamment afin qu’en continuant à promouvoir la liberté exceptionnelle de communication sur le web, on réduise le risque de son utilisation par les terroristes et les criminels.

On emploie de plus en plus souvent la notion de « puissance douce » (soft power), un ensemble d’outils et de méthodes pour accomplir des tâches de politique étrangère sans utiliser les armes, grâce à des leviers informationnels et autres. Malheureusement, ces méthodes sont souvent utilisées pour encourager et provoquer l’extrémisme, le séparatisme, le nationalisme, la manipulation de la conscience de l’opinion publique et l’ingérence directe dans la politique nationale des États souverains.

Il convient de faire clairement la distinction entre la liberté d’expression et l’activité politique normale, d’une part, et l’utilisation des outils illégitimes de puissance douce de l’autre. On ne peut que saluer le travail civilisé des organisations humanitaires et caritatives non gouvernementales. Y compris par leurs critiques actives des autorités en place. Cependant, les activités des « pseudo-ONG » et d’autres organismes ayant pour but de déstabiliser, avec le soutien étranger, la situation dans tel ou tel pays, sont inacceptables.

Je veux parler des cas où l’activité d’une organisation non gouvernementale n’était pas motivée par les intérêts (et les ressources) des groupes sociaux locaux, mais était financée et entretenue par des forces extérieures. A l’heure actuelle, il existe dans le monde de nombreux « agents d’influence » des grandes puissances, des alliances et des corporations. Lorsqu’ils agissent ouvertement, il s’agit simplement d’une des formes de lobbyisme civilisé. La Russie dispose également de telles institutions – l’agence fédérale Rossotroudnitchestvo, la fondation Rousski mir (Monde russe), ainsi que nos principales universités, qui élargissent la recherche d’étudiants talentueux à l’étranger.

Mais la Russie n’utilise pas les ONG nationales d’autres pays et ne finance pas ces ONG et les organisations politiques étrangères afin de promouvoir ses propres intérêts. La Chine, l’Inde et le Brésil ne le font pas non plus. Selon nous, l’influence sur la politique nationale et sur l’opinion publique dans d’autres pays doit être exclusivement ouverte. De cette façon, les acteurs agiront de manière la plus responsable possible.

Les nouveaux défis et menaces

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L’Iran se trouve actuellement sous les feux des projecteurs. Évidemment, la Russie est préoccupée par la menace croissante du lancement d’une opération militaire contre ce pays. Si cela se produisait, les conséquences seraient vraiment désastreuses. Il est impossible d’imaginer leur véritable ampleur.

Je suis convaincu que ce problème doit être réglé uniquement de manière pacifique. Nous proposons de reconnaître le droit de l’Iran de développer son programme nucléaire civil, y compris le droit de produire de l’uranium enrichi. Mais il faut le faire moyennant le placement de toute l’activité nucléaire iranienne sous le contrôle minutieux et fiable de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Si cela fonctionne, on pourra lever toutes les sanctions contre l’Iran, y compris unilatérales. L’Occident s’est laissé emporter par sa tendance à vouloir châtier certains pays. À la moindre contrariété, il engage des sanctions, voire lance une opération militaire. Je voudrais rappeler que nous ne sommes plus au XIXe ni même au XXe siècle.

La situation autour du problème nucléaire nord-coréen est tout aussi sérieuse. En faisant une entorse au régime de non prolifération, Pyongyang exige ouvertement le droit de disposer du nucléaire militaire et a déjà réalisé deux essais nucléaires. Le statut nucléaire de la Corée du Nord est inacceptable pour nous. Nous sommes toujours en faveur de la dénucléarisation de la péninsule coréenne, par des moyens exclusivement politiques et diplomatiques, et nous appelons au rétablissement des négociations à six.

Cependant, de toute évidence, tous nos partenaires ne partagent pas cette approche. Je suis convaincu qu’il faut être particulièrement prudent à l’heure actuelle. Les tentatives pour tester la résistance du nouveau dirigeant nord-coréen, ce qui provoquerait des contre-mesures irréfléchies, sont inadmissibles.

Rappelons que la Russie et la Corée du Nord ont une frontière commune, et, comme nous le savons, on ne choisit pas ses voisins. Nous poursuivrons un dialogue actif avec le gouvernement de ce pays et le développement des relations conviviales, tout en incitant Pyongyang à régler le problème nucléaire. Ce serait évidemment plus facile si l’atmosphère de confiance mutuelle se renforçait sur la péninsule et si le dialogue inter-coréen se rétablissait.

Dans le contexte des passions déchaînées par les programmes nucléaires de l’Iran et de la Corée du Nord, on commence à réfléchir inévitablement à la manière dont les risques de prolifération de l’armement nucléaire apparaissent, et à ce qui les renforce. On a l’impression que les cas devenus plus fréquents d’ingérence étrangère, brutale et même armée, dans les affaires nationales d’un pays, peuvent inciter tel ou tel régime autoritaire (et pas seulement) à se doter de l’arme nucléaire. En pensant que la possession de cette arme les protégerait. Et ceux qui ne la possèdent pas n’ont qu’à attendre une « intervention humanitaire. »

Que cela nous plaise ou non, l’ingérence étrangère pousse effectivement vers une telle manière de penser. Et c’est la raison pour laquelle le nombre de pays où les technologies nucléaires militaires sont « à portée de main » ne diminue pas, mais augmente. Dans ces conditions, l’importance des zones affranchies d’armes de destruction massive et créées dans différentes parties de la planète s’accroît. A l’initiative de la Russie, une discussion sur les paramètres d’une telle zone au Moyen-Orient a commencé.

Il faut tout faire pour que personne ne soit tenté d’obtenir une arme nucléaire. A cet effet, les combattants de la non prolifération doivent changer eux-mêmes, notamment ceux qui se sont habitués à punir d’autres pays par la force militaire au mépris de la diplomatie. C’était, par exemple, le cas en Irak, dont les problèmes n’ont fait que s’aggraver après une occupation de près de dix ans.

Si on parvenait enfin à éradiquer les motivations qui poussent les Etats à posséder une arme nucléaire, on pourrait alors rendre le régime international de non prolifération véritablement universel et solide grâce aux traités en vigueur. Un tel régime permettrait à tous les pays intéressés de profiter pleinement du nucléaire civil sous le contrôle de l’AIEA.

Cela serait très bénéfique pour la Russie, car nous travaillons activement sur les marchés internationaux, nous construisons de nouvelles centrales nucléaires avec des technologies modernes et sûres, et nous participons à la création de centres internationaux d’enrichissement d’uranium et de banques de combustible nucléaire.

L’avenir de l’Afghanistan est également préoccupant. Nous avons soutenu l’opération militaire destinée à apporter une aide internationale à ce pays. Mais le contingent militaire international sous l’égide de l’Otan n’a pas rempli la mission assignée. Le danger terroriste et la narcomenace émanant d’Afghanistan demeurent. En annonçant le retrait de leurs troupes de ce pays en 2014, les États-Unis créent dans ce pays et les pays voisins des bases militaires sans aucun mandat, sans objectif clairement défini ni durée d’activité annoncée. Bien sûr, cela ne nous convient pas.

La Russie a des intérêts évidents en Afghanistan. Et ces intérêts sont parfaitement légitimes. L’Afghanistan est notre voisin proche, et il est dans notre intérêt que ce pays se développe de manière stable et pacifique. Et surtout qu’il cesse d’être la principale source de la narcomenace. Le trafic de stupéfiants est devenu l’une des principales menaces, il sape le fond génétique des nations tout entières, crée un milieu prospère pour la corruption et le crime et conduit à la déstabilisation de la situation en Afghanistan même. Il est à noter que non seulement la production de stupéfiants afghans ne se réduit pas, mais que l’année dernière, elle a augmenté de près de 40%. La Russie est la cible d’une véritable agression de l’héroïne, qui inflige un immense préjudice à la santé de nos concitoyens.

Étant donné l’ampleur de la menace émanant de la drogue afghane, il n’est possible de lutter contre elle qu’en s’unissant, en s’appuyant sur l’ONU et les organisations régionales – l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) et la CEI (Communauté des États indépendants). Nous sommes prêts à envisager une augmentation significative de la participation de la Russie à l’opération d’aide au peuple afghan. Mais à condition que le contingent international en Afghanistan agisse de manière plus énergique dans notre intérêt également, qu’il s’attelle à la destruction physique des plantations de drogue et des laboratoires clandestins.

Les opérations antidrogue intensifiées en Afghanistan doivent s’accompagner du démantèlement des filières de transport des opiacés sur les marchés extérieurs, de la suppression des flux financiers sponsorisant le trafic de stupéfiants, ainsi que du blocage des fournitures des produits chimiques utilisés pour la fabrication de l’héroïne. L’objectif consiste à mettre en place dans la région un système complexe de sécurité antidrogue. La Russie contribuera réellement à l’unification efficace des efforts de la communauté internationale afin de parvenir à un changement radical dans la lutte contre la narcomenace mondiale.

Il est difficile de faire des pronostics sur l’évolution de la situation en Afghanistan. L’histoire nous enseigne que la présence militaire étrangère ne lui a pas apporté la paix. Seuls les Afghans sont capables de régler leurs propres problèmes. Selon moi, le rôle de la Russie consiste à aider le peuple afghan à créer une économie stable et à améliorer la capacité des forces armées nationales à lutter contre la menace du terrorisme et du trafic de drogue, avec la participation active des pays voisins. Nous ne sommes pas opposés à ce que l’opposition armée, y compris les talibans, se joigne au processus de réconciliation nationale, à condition qu’elle renonce à la violence, reconnaisse la constitution du pays et rompe ses liens avec Al-Qaïda et d’autres organisations terroristes. En principe, j’estime que l’établissement d’un État afghan pacifique, stable, indépendant et neutre est tout à fait réalisable.

L’instabilité ancrée pendant des années et des décennies constitue un terreau fertile pour le terrorisme international. Tout le monde reconnaît qu’il s’agit d’un des plus dangereux défis pour la communauté internationale. Je voudrais souligner que les zones de crise qui engendrent les menaces terroristes se trouvent à proximité des frontières russes, bien plus que de nos partenaires européens ou américains. Les Nations Unies ont adopté une Stratégie antiterroriste mondiale, mais on a l’impression que la lutte contre ce mal n’est toujours pas menée selon un plan universel commun et de manière cohérente, mais dans en réaction aux manifestations les plus aiguës et les plus barbares de la terreur, lorsque l’indignation publique suscitée par des actions provocantes des terroristes atteint son apogée. Le monde civilisé ne doit pas attendre qu’une autre tragédie similaire à celle du 11 septembre 2001 à New York ou de l’école de Beslan se produise pour commencer à agir de manière collective et déterminée.

Toutefois, je suis loin de vouloir nier les résultats obtenus dans la lutte contre le terrorisme international. Ils sont bien tangibles. Ces dernières années, la coopération entre les services de renseignement et les forces de l’ordre de divers pays s’est nettement renforcée. Mais les réserves dans la coopération antiterroriste sont évidentes. Que peut-on dire si jusqu’à présent, une politique de deux poids deux mesures demeure, et qu’en fonction du pays, on perçoit les terroristes différemment, en les considérant comme « mauvais » ou « pas trop mauvais. » Certains n’hésitent pas à utiliser ces derniers dans leur jeu politique, par exemple pour déstabiliser des régimes jugés indésirables.

Je dirais également que toutes les institutions de la société – les médias, les associations religieuses, les ONG, le système d’éducation, la science et les entreprises, doivent être pleinement utilisées dans la prévention du terrorisme. On a besoin d’un dialogue interconfessionnel et, dans un sens plus large, intercivilisationnel. La Russie est un pays multiconfessionnel et nous n’avons jamais connu de guerres religieuses. Nous pourrions apporter notre contribution à la discussion internationale sur ce sujet.

L’Asie-Pacifique acquiert une nouvelle dimension

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La Chine, centre crucial de l’économie mondiale, est un voisin de la Russie. Les délibérations sur son futur rôle dans l’économie mondiale et les affaires internationales sont désormais à la mode. L’année dernière, la Chine s’est hissée au deuxième rang dans le monde en termes de PIB, et à court terme, selon les experts internationaux, notamment américains, elle dépassera les États-Unis pour cet indice. La puissance globale de la République populaire de Chine augmente également, y compris son aptitude à projeter ses forces dans diverses régions.

Quelle attitude la Russie doit-elle adopter dans le contexte du facteur chinois qui prend rapidement de l’ampleur ?

Premièrement, je suis persuadé que la croissance de l’économie chinoise n’est pas une menace mais un défi qui comporte un potentiel colossal de coopération dans le domaine des affaires, ainsi qu’une chance de gonfler les « voiles » de l’économie russe avec le « vent chinois. » La Russie devrait établir plus activement des liens de coopération avec la Chine, en conjuguant les potentiels technologique et industriel des deux pays et en mettant à profit, certes de manière intelligente, le potentiel chinois, aux fins de relance économique de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russes.

Deuxièmement, la politique de la Chine sur l’échiquier mondial n’offre aucun prétexte à accuser Pékin de chercher à dominer la planète. La voix de la Chine est, en effet, de plus en plus audible dans le monde, et la Russie s’en réjouit, car Pékin partage la vision russe de l’ordre mondial équilibré actuellement en gestation. Les deux pays continueront à s’assister mutuellement dans l’arène internationale en réglant conjointement les problèmes aigus à l’échelle régionale et mondiale et en renforçant la coopération au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies, du groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), du G20, et d’autres organismes multilatéraux.

Enfin, troisièmement, la Russie a réglé tous les problèmes politiques cruciaux dans ses relations avec la Chine, dont le plus important était le litige frontalier. Un mécanisme solide et étayé par des documents juridiquement contraignants a été mis en place dans les relations bilatérales. Les deux gouvernements ont atteint un niveau de confiance sans précédent dans leurs rapports. Cela permet à la Russie et à la Chine d’agir dans un esprit de partenariat authentique basé sur le pragmatisme et la prise en compte des intérêts mutuels. L’actuel modèle des relations sino-russes paraît extrêmement prometteur.

Ceci dit, les relations entre la Russie et la Chine ne sont certainement pas dépourvues de problèmes. Des frictions surviennent de temps en temps. Les intérêts commerciaux des deux États dans les pays tiers ne coïncident pas toujours, la Russie n’étant pas entièrement satisfaite par la structure des échanges commerciaux et par le niveau peu élevé des investissements mutuels. La Russie se prépare à surveiller de près les flux migratoires en provenance de Chine.

Toutefois, mon idée clé est la suivante : la Russie a besoin d’une Chine prospère et stable, et je suis persuadé que la Chine, à son tour, a besoin d’une Russie forte et florissante.

Un autre géant asiatique, à savoir l’Inde, fait également preuve d’une croissance rapide. La Russie et l’Inde sont traditionnellement liées par les relations d’amitié et les deux gouvernements les qualifient de partenariat stratégique privilégié. Son renforcement sera bénéfique aussi bien à nos deux pays qu’au système polycentrique tout entier en gestation dans le monde.

Nous assistons non seulement à la croissance de la Chine et de l’Inde, mais à l’augmentation du rôle de la région Asie-Pacifique tout entière. Dans ce contexte, de nouvelles perspectives de travail fructueux s’offrent dans le cadre de la présidence russe au sein de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC). En septembre 2012, la Russie accueillera le sommet de l’APEC à Vladivostok, où elle met rapidement en place des infrastructures modernes, ce qui contribuera au développement de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russes et permettra à la Russie de rejoindre les processus dynamiques d’intégration au sein de la « nouvelle Asie. »

La Russie attache actuellement et continuera à attacher dans le futur une importance prioritaire aux relations avec ses partenaires du groupe BRICS. Cette structure inédite créée en 2006 est la démonstration la plus spectaculaire du passage d’un monde unipolaire à un ordre mondial plus équilibré. Le groupe réunit cinq pays dont la population s’élève à près de trois milliards de personnes, et qui sont dotés des plus importantes économies émergentes, de gigantesques ressources naturelles et de main-d’œuvre, ainsi que de marchés intérieurs colossaux. Après l’adhésion de l’Afrique du Sud, le groupe BRICS a acquis une dimension réellement mondiale, et il génère déjà plus de 25% du PIB de la planète.

Les pays membres du groupe sont en train de s’habituer à travailler ensemble au sein de cette structure et de s’adapter les uns aux autres. Il s’agit, notamment, de mettre en place une meilleure coordination en matière de politique internationale et de coopérer plus étroitement au sein de l’ONU. Toutefois, après avoir atteint sa vitesse de croisière, le BRICS, fort de ses cinq membres, exercera une influence extrêmement perceptible sur l’économie et la politique mondiales.

Ces dernières années, la diplomatie et le milieu des affaires russes ont commencé à attacher une plus grande importance au développement de la coopération avec les pays asiatiques, latino-américains et africains. Dans ces régions, la Russie bénéficie toujours d’une sympathie sincère. J’estime que l’un des objectifs de la prochaine période sera l’intensification de la coopération commerciale et économique entre la Russie et ces pays, ainsi que la mise en œuvre de projets conjoints dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures, des investissements, des sciences et technologies, des banques et du tourisme.

Le rôle croissant des régions susmentionnées dans le système démocratique de gestion de l’économie et des finances mondiales se reflète dans l’activité du G20. J’estime que ce groupe deviendra prochainement un instrument stratégiquement important, non seulement de gestion en période de crise, mais également de réformes à long terme de l’architecture financière et économique de la planète. La Russie présidera le G20 en 2013. Certes, le pays devrait profiter de sa présidence pour améliorer, entre autres, l’interaction entre le G20 et d’autres structures multilatérales, notamment avec le G8 et bien sûr l’ONU.

Le facteur européen

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La Russie est une partie intégrante et organique de la Grande Europe, de la civilisation européenne au sens large du terme. Les citoyens russes se considèrent comme des Européens. Nous sommes loin d’être indifférents à l’évolution de l’Union européenne.

C’est la raison pour laquelle la Russie initie la transformation de l’espace situé entre les océans Atlantique et Pacifique en une entité économique et humanitaire unifiée que les experts russes qualifient d’Union de l’Europe et qui renforcera davantage les moyens et les positions de la Russie dans le cadre de son revirement économique vers l’ »Asie nouvelle. »

Dans le contexte de l’essor de la Chine, de l’Inde et d’autres économies émergentes, les chocs financiers et économiques qui secouent l’Europe, auparavant oasis de stabilité et d’ordre, ne nous laissent pas indifférents. La crise de la zone euro concerne forcément la Russie, étant donné avant tout que l’Union européenne est le plus grand partenaire économique et commercial de notre pays. Il est évident que la situation en Europe est largement déterminante pour les perspectives de développement du système économique mondial dans son ensemble.

La Russie a activement rejoint les mesures internationales visant à soutenir les économies européennes en difficulté, elle participe constamment à la prise de décisions collectives au sein du Fonds monétaire international (FMI). La Russie n’exclut pas en principe la possibilité d’offrir, dans certains cas, une aide financière directe.

Néanmoins, j’estime que les injections financières en provenance de l’étranger ne peuvent constituer qu’une solution partielle. Le règlement intégral du problème nécessite des mesures énergiques systémiques. Les dirigeants européens sont confrontés à la nécessité de mettre en œuvre des réformes d’envergure visant à remanier foncièrement plusieurs mécanismes financiers et économiques destinés à assurer une véritable discipline budgétaire. La Russie a intérêt à avoir affaire à une Union européenne forte, correspondant à la vision de l’Allemagne et de la France, car nous souhaiterions concrétiser le puissant potentiel de partenariat entre la Russie et l’UE.

L’interaction actuelle de la Russie avec l’Union européenne n’est tout de même pas à la hauteur des défis mondiaux, avant tout sur le plan du renforcement de la compétitivité de notre continent commun. Je suggère de nouveau qu’un effort soit fait afin de créer une communauté harmonieuse d’économies entre Lisbonne et Vladivostok. Et à terme, il s’agit de créer une zone de libre-échange, voire des mécanismes encore plus sophistiqués d’intégration économique. Cela nous permettrait de bénéficier d’un marché commun continental se chiffrant à plusieurs milliers de milliards d’euros. Se trouve-t-il des gens pour douter que ce serait une excellente idée et que cela correspondrait aux intérêts des Russes et des Européens ?

Une coopération plus étroite dans le secteur de l’énergie, allant jusqu’à la création d’un complexe énergétique unifié de l’Europe, est un autre sujet de réflexion. Les étapes importantes visant à atteindre cet objectif sont la construction des gazoducs Nord Stream via la mer Baltique et South Stream via la mer Noire. Les deux projets ont bénéficié du soutien de plusieurs gouvernements, et les plus importantes sociétés énergétiques européennes y participent. Après la mise en exploitation intégrale de ces gazoducs, l’Europe disposera d’un système d’approvisionnement en gaz fiable, flexible et indépendant des caprices politiques de qui que ce soit. Ce sera une contribution réelle et non pas factice à la sécurité énergétique du continent. Or, ce problème revêt une importance particulière étant donné la décision de certains pays européens de réduire ou de renoncer totalement à l’énergie nucléaire.

Force m’est de déclarer franchement que le Troisième paquet énergie, dont la Commission européenne a assuré le lobbying et qui vise à évincer du marché les entreprises russes intégrées, ne contribue pas au renforcement de nos relations. Qui plus est, étant donné la déstabilisation accrue des fournisseurs d’hydrocarbures autres que la Russie, il exacerbe les risques systémiques menaçant le secteur énergétique européen et constitue un obstacle aux investissements potentiels dans de nouveaux projets d’infrastructure. De nombreux politiques européens qui s’entretiennent avec moi se montrent critiques envers le paquet. Il s’agit d’avoir le courage d’éliminer cet obstacle du chemin de notre coopération mutuellement avantageuse.

J’estime qu’un partenariat authentique entre la Russie et l’Union européenne est impossible sans l’abolition des barrières qui entravent les contacts humains et économiques, avant tout celle du régime des visas. L’introduction d’un régime sans visas donnerait une puissante impulsion à une véritable intégration de la Russie et de l’Union européenne, elle permettrait d’élargir les contacts culturels et d’affaires, avant tout entre les petites et moyennes entreprises. La menace pour l’Europe d’un afflux de prétendus immigrés économiques en provenance de Russie relève largement de l’imagination. Les Russes ont l’occasion d’exploiter leur savoir-faire professionel dans leur patrie, et l’éventail de ces possibilités ne fait que s’élargir.

En décembre 2011, la Russie s’est concertée avec l’Union européenne pour élaborer des mesures conjointes visant à établir un régime sans visas. Elles peuvent et doivent être appliquées sans tergiverser. Mon intention est de continuer à me consacrer à ce problème de la manière la plus active.

Les relations russo-américaines

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Ces dernières années, un grand effort a été réalisé afin de développer les relations entre la Russie et les États-Unis. Toutefois, la matrice de ces relations n’a pas toujours pas été radicalement transformée et elles continuent de connaître des hauts et des bas. Une telle instabilité dans le partenariat entre la Russie et les États-Unis est due, en partie, à la pérennité de certains stéréotypes et phobies. La façon dont la Russie est perçue par le Congrès américain est particulièrement révélatrice. Toutefois, le problème crucial réside dans le fait que le dialogue et la coopération bilatéraux ne s’appuient pas sur une base économique solide. Les échanges commerciaux sont loin d’être à la hauteur du potentiel des économies russes et américaines. Il en est de même pour les investissements bilatéraux. Ainsi la toile protectrice qui éviterait à nos relations des oscillations conjoncturelles n’a toujours pas été tissée. Il s’agit de la créer.

La compréhension mutuelle entre les deux pays ne s’améliore pas non plus étant donné les efforts réguliers des États-Unis pour procéder à une « ingénierie politique », notamment dans des régions traditionnellement importantes pour la Russie et également au cours des campagnes électorales russes.

Je répète que l’initiative américaine de créer l’ABM européen suscite une préoccupation de notre part tout à fait légitime. Pourquoi la Russie est-elle plus alarmée que les autres pays ? Le fait est que l’ABM européen influe sur les forces stratégiques de dissuasion nucléaire, dont seule la Russie dispose dans ce théâtre, ce qui compromet l’équilibre militaire et politique peaufiné pendant des décennies.

Le lien indissoluble entre l’ABM et les armes stratégiques offensives est consacré par le nouveau traité de réduction des armes nucléaires START signé en 2010. Le traité est entré en vigueur et il se montre efficace. C’est un résultat crucial en matière de politique internationale. La Russie est prête à examiner divers éléments susceptibles de constituer l’agenda russo-américain en matière de contrôle des armes pour la prochaine période. La règle immuable dans ce domaine est le respect du rapport de forces et l’abandon des tentatives d’utiliser les pourparlers afin de s’assurer des avantages unilatéraux.

Qu’il me soit permis de rappeler que dès 2007 j’ai proposé au président George W. Bush à Kennebunkport de régler le problème de l’ABM. Si elle avait été adoptée, mon initiative aurait modifié la nature traditionnelle des relations russo-américaines et aurait donné une impulsion positive au processus. Qui plus est, en réalisant à l’époque un progrès dans le domaine de l’ABM, nous aurions littéralement ouvert la voie à la création d’un modèle foncièrement nouveau de coopération, proche d’une alliance, notamment dans plusieurs autres domaines sensibles.

Cela ne s’est pas produit. Il serait certainement utile de réexaminer l’enregistrement des pourparlers à Kennebunkport. Ces dernières années, le gouvernement russe a également avancé d’autres initiatives visant à trouver un terrain d’entente dans le domaine de l’ABM. Toutes ces propositions restent en vigueur.

Quoi qu’il en soit, nous ne voudrions pas mettre une croix sur la recherche de compromis dans le règlement du problème de l’ABM. Nous souhaiterions éviter que le système américain soit déployé à une telle échelle que cela rendrait nécessaire la mise en œuvre des mesures de rétorsion que la Russie a rendues publiques.

Récemment, j’ai eu un entretien avec M. Kissinger. Nous nous voyons régulièrement. Et je partage entièrement l’opinion de ce véritable professionnel, selon lequel une coopération étroite et empreinte de confiance entre Moscou et Washington est particulièrement requise au moment où le monde traverse des périodes turbulentes.

Globalement, la Russie était prête à fournir un effort réellement important afin de développer ses relations avec les États-Unis et de réaliser un progrès qualitatif, à condition toutefois que les Américains appliquent dans la pratique le principe du partenariat équitable et mutuellement respectueux.

La diplomatie économique

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En décembre 2011, la Russie a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) au terme d’une épopée longue de plusieurs années. J’aimerais faire remarquer qu’à l’étape finale de ce processus, l’administration de Barack Obama et les dirigeants de plusieurs puissances européennes ont apporté une contribution active à la finalisation des accords.

En toute honnêteté, ce processus long et ardu nous a souvent donné envie de « claquer la porte » et de tout abandonner. Toutefois, la Russie n’a pas cédé aux émotions. Au final, notre pays a obtenu des compromis avantageux : les intérêts des producteurs industriels et agricoles russes ont été respectés dans l’attente d’une concurrence accrue de la part des entreprises étrangères. Les acteurs économiques russes bénéficieront de nouvelles possibilités considérables pour accéder au marché mondial et pouvoir y protéger leurs droits de manière civilisée. Pour moi, c’est cela qui constitue le principal résultat et non pas le fait symbolique de l’adhésion de la Russie au « club » mondial du commerce.

La Russie respectera les normes de l’OMC, au même titre que tous ses autres engagements internationaux. Je compte sur un respect similaire des règles du jeu de la part de nos partenaires. Qu’il me soit permis de faire remarquer en passant que nous avons déjà intégré les principes de l’OMC sur la base juridique de l’Espace économique commun regroupant la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan.

En analysant notre façon de promouvoir les intérêts économiques russes sur l’échiquier mondial, on se rend compte que nous en sommes encore à l’étape de l’apprentissage pour le faire de manière systémique et cohérente. Contrairement à nos divers partenaires occidentaux, nous ne possédons pas encore la technique pour promouvoir correctement les mesures profitables aux entreprises russes sur les plateformes où s’effectuent les échanges commerciaux internationaux.

Or, il nous incombe la tâche de résoudre des problèmes cruciaux dans ce domaine en tenant compte du fait que le développement innovateur revêt une importance prioritaire pour la Russie. Il s’agit de garantir à la Russie des positions équitables dans le système actuel des relations économiques mondiales et de réduire au minimum les risques inhérents à l’intégration du pays à l’économie mondiale, notamment dans le contexte de l’adhésion mentionnée à l’OMC et de l’adhésion imminente de la Russie à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

La condition sine qua non est un accès plus libre et non-discriminatoire de la Russie aux marchés extérieurs. Actuellement on ne prend pas de gants à l’étranger avec les acteurs économiques russes. Ils sont confrontés à des mesures restrictives de nature commerciale et politique, on érige des barrières qui désavantagent les entreprises russes dans la concurrence.

Il en est de même en ce qui concerne les investissements. La Russie cherche à attirer des capitaux étrangers dans son économie en leur ouvrant les secteurs les plus intéressants et en leur offrant de véritables « morceaux de choix », notamment dans le secteur de l’énergie et des hydrocarbures. Or, les investisseurs russes ne sont pas choyés à l’étranger, voire sont souvent ostensiblement repoussés.

Les exemples sont légion. Il suffit de rappeler l’histoire de l’allemand Opel que les investisseurs russes n’ont finalement pas pu acquérir, même en dépit de l’approbation de la transaction par le gouvernement de la République fédérale d’Allemagne et de la réaction positive des syndicats allemands. Il y a également des cas scandaleux où les entreprises russes se voient refuser la jouissance des droits d’investisseur après avoir investi des sommes considérables dans des actifs à l’étranger. Ces exemples sont particulièrement fréquents en Europe centrale et de l’Est.

Tout cela nous inspire l’idée de la nécessité de renforcer l’accompagnement politique et diplomatique des entreprises russes sur les marchés extérieurs et d’accorder un soutien plus massif à nos projets d’envergure et revêtant une importance symbolique. Il ne faut pas non plus oublier que face à la concurrence déloyale, la Russie est à même de réagir de manière symétrique.

Le gouvernement et les associations des milieux d’affaires russes devraient coordonner plus précisément leurs efforts dans l’arène internationale, mieux promouvoir les intérêts des entreprises russes et les assister dans l’implantation sur de nouveaux marchés.

J’aimerais également attirer l’attention sur un fait important qui détermine largement le rôle et la place de la Russie dans le rapport de forces politiques et économiques actuel et futur au niveau international. Il s’agit du territoire immense de notre pays. Il ne correspond certes plus à un sixième des terres émergées, néanmoins la Fédération de Russie reste l’Etat le plus étendu et doté de ressources richissimes sans égales au monde. Je ne parle pas seulement du pétrole et du gaz mais également des forêts, des terres agricoles et des réserves d’eau douce pure.

Autrement dit, le territoire russe est la source de la force potentielle de la Russie. Auparavant, l’étendue immense du territoire russe assurait principalement la protection de la Russie contre les invasions étrangères. Aujourd’hui, en appliquant une stratégie économique judicieuse, elle pourrait devenir la base cruciale pour augmenter la compétitivité du pays.

J’aimerais évoquer notamment la pénurie d’eau douce qui s’aggrave rapidement dans le monde. On peut prévoir à court terme le déclenchement d’une compétition géopolitique pour les ressources aquatiques et pour la possibilité de fabriquer des produits nécessitant une grande consommation d’eau. La Russie obtient ainsi un atout majeur. Or, elle est consciente de la nécessité de gérer cette richesse avec parcimonie et en faisant des calculs stratégiques.

Le soutien aux Russes de l’étranger et la culture russe dans le contexte international

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Le respect de sa patrie est notamment conditionné par l’aptitude de cette dernière à protéger ses citoyens et les personnes appartenant à la même ethnie à l’étranger. Il est important de ne jamais oublier les intérêts des millions de Russes vivant à l’étranger ou se rendant dans d’autres pays en congé ou en mission. Je voudrais souligner que le ministère russe des Affaires étrangères, ainsi que toutes les missions diplomatiques et consulaires sont tenues de fournir une aide et une assistance réelle aux Russes 24 heures sur 24. Les diplomates doivent réagir immédiatement, sans attendre que les médias ne tirent la sonnette d’alarme, aux collisions survenant entre nos citoyens et les autorités locales, ainsi qu’aux incidents et aux accidents de transport.

Nous agirons avec la plus grande détermination afin d’obtenir que les gouvernements letton et estonien mettent en œuvre les nombreuses recommandations des plus importantes organisations internationales relatives au respect des droits généralement reconnus des minorités ethniques. L’infâme statut de « non-citoyen » est inacceptable. Comment peut-on d’ailleurs accepter le fait qu’un Letton sur six et un Estonien sur treize soient des « non-citoyens » dépourvus des droits politiques, électoraux, sociaux et politiques fondamentaux, ainsi que de la possibilité d’utiliser librement la langue russe.

Prenons à titre d’exemple le référendum qui s’est tenu tout récemment en Lettonie et portant sur le statut de la langue russe. Il a de nouveau clairement montré à la communauté mondiale l’acuité du problème. Le fait est que plus de 300.000 « non-citoyens » se sont de nouveau vu refuser le droit de participer au vote. Et le refus de la Commission électorale centrale de Lettonie d’accorder à la Chambre sociale russe le statut d’observateur au référendum est absolument révoltant. Or, les organisations internationales chargées de faire respecter les normes démocratiques généralement reconnues semblent se murer dans leur silence.

Globalement, la façon dont la problématique relative aux droits de l’homme est exploitée dans le contexte des relations internationales est peu susceptible de satisfaire la Russie. Premièrement, les États-Unis et d’autres pays occidentaux cherchent à monopoliser la protection des droits de l’homme, la politiser intégralement et en faire un moyen de pression. Parallèlement, ils ne tolèrent pas les critiques à leur égard et y réagissent d’une manière extrêmement maladive. Deuxièmement, le choix d’objets de monitorage par les défenseurs des droits de l’homme est sélectif. Au lieu d’appliquer des critères universels, les États qui ont « privatisé » ce dossier, agissent à leur guise.

La Russie se sent victime de la partialité, du parti pris et de l’agressivité des critiques malintentionnées dont elle est l’objet et qui dépassent parfois toutes les bornes. Les critiques justifiées des défauts ne peuvent qu’être saluées et donner lieu à des conclusions adéquates. Or, face aux critiques infondées, qui s’abattent vague après vague et visent à manipuler systématiquement l’attitude des citoyens des pays en question envers la Russie, ainsi qu’influencer directement la situation politique en Russie, on se rend compte que ces efforts ne sont pas motivés par des principes démocratiques de la plus haute moralité.

Le domaine des droits de l’homme ne doit être monopolisé par personne. La Russie est une jeune démocratie, et elle se montre souvent excessivement modeste en ménageant l’amour-propre de ses partenaires aguerris. Or, la Russie a son mot à dire : nul n’est parfait quant au respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Les démocraties bien établies commettent également des violations sérieuses dans ce domaine, et il ne faut pas les passer sous silence. Certes, il ne s’agit pas d’échanger tout bêtement des accusations insultantes, sachant que toutes les parties profitent d’une discussion constructive des problèmes relatifs aux droits de l’homme.

Fin 2011, le ministère russe des Affaires étrangères a publié son premier rapport Sur la situation des droits de l’homme dans certains pays du monde. J’estime que cette activité devrait s’intensifier, notamment afin de contribuer à une coopération plus large et équitable dans la totalité du secteur des problèmes humanitaires et à la promotion des principes fondamentaux de la démocratie et des droits de l’homme.

A ce propos, les faits mentionnés ne sont qu’une partie de l’accompagnement informationnel et propagandiste des activités internationales et diplomatiques de la Russie et de la création d’une image objective de la Russie à l’étranger. Force nous est de reconnaître que nos succès en la matière ne sont pas nombreux. Nous sommes souvent battus sur le terrain informationnel. C’est un problème à part entière et à plusieurs facettes auquel il s’agit de se consacrer sérieusement.

La Russie est l’héritière d’une grande culture reconnue aussi bien en Occident qu’en Orient. Mais nos investissements dans les industries culturelles et dans leur promotion sur le marché mondial restent encore très faibles. La renaissance de l’intérêt mondial envers le domaine culturel et celui des idées qui se traduit par l’implication des sociétés et des économies dans le réseau mondial d’information offre des opportunités supplémentaires à la Russie, dotée de talents confirmés dans la production des valeurs culturelles.

La Russie est non seulement à même de conserver sa culture mais de l’utiliser en tant que facteur puissant de promotion sur les marchés mondiaux. L’espace russophone englobe pratiquement tous les pays de l’ex-URSS et une partie significative de l’Europe de l’Est. Il ne s’agit pas d’un empire mais d’une expansion culturelle. Ce ne sont pas les canons, ni l’importation de régimes politiques mais l’exportation de l’enseignement et de la culture qui contribueront à la création d’un cadre favorable aux produits, aux services et aux idées russes.

La Russie doit renforcer de plusieurs crans sa présence dans le monde en matière d’enseignement et de culture et l’augmenter tout particulièrement dans les pays où une partie de la population parle ou comprend le russe.

Il est nécessaire de discuter sérieusement de la manière la plus efficace d’améliorer la perception objective de la Russie grâce à l’organisation dans notre pays d’importants événements internationaux, à savoir du sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) en 2012, des sommets du G20 et du G8 en 2013 et 2014, de l’Universiade de 2013 à Kazan, des Jeux olympiques d’hiver de 2014, ainsi que des Coupes du monde de hockey sur glace et de football de 2016 et de 2018.

La Russie est disposée à continuer d’assurer sa sécurité et de faire respecter ses intérêts nationaux par le biais de sa participation la plus active et la plus constructive à la politique mondiale et au règlement des problèmes mondiaux et régionaux. Notre pays reste ouvert à une coopération sérieuse et mutuellement avantageuse, ainsi qu’au dialogue avec tous ses partenaires étrangers. Nous nous employons à comprendre et à prendre en compte les intérêts de nos partenaires, mais nous les prions de respecter également les nôtres.

Vladimir V. Poutine