Docteur Stanley and Mister Kubrick

13/05/2012

Docteur Stanley and Mister Kubrick

D’une exigence démesurée dans son travail de cinéaste, Stanley Kubrich était dans la vie profondément humain. Mais le parfum de scandale qui entoure son œuvre associé à une image déformée par la presse ont fait naître la légende d’un ermite mégalomane, misanthrope et paranoïaque qui a toujours la peau dure. Stanley Kubrick

Stanley Kubrick

« Je souffre énormément de ne pas pouvoir dissiper tous les mythes qui circulent à mon sujet »

disait Stanley Kubrick. Quand on connaît son obsession du contrôle, tant pour son œuvre que pour sa vie quotidienne, on mesure ce que le cinéaste a du endurer de ne pas pouvoir gérer sa propre image. D’après sa fille Vivian, il avait l’intention de profiter de la sortie de Eyes Wide Shut pour remettre les pendules à l’heure en donnant quelques interviews après dix ans de silence. Mais la mort ne lui en a pas laissé le temps.

Voilà pourquoi les mythes en question ont toujours la peau dure, présentant volontiers Kubrick comme un reclus misanthrope et paranoïaque. « On peut être un poète ermite ou un écrivain solitaire, mais comment peut-on penser cela d’un cinéaste alors qu’il pratique l’art le plus grégaire qui soit ? » a objecté sa veuve, Christiane Kubrick. Malgré toute sa pertinence, cette remarque n’aura pas suffi à balayer les idées reçues.

Bon père de famille

Stanley Kubrick

Stanley Kubrick

On ne dira donc jamais assez que le cinéaste avait la passion des contacts humains et qu’il ne se sentait heureux qu’entouré de sa famille, de ses amis et de ses proches collaborateurs. Loin d’être sinistre, il adorait plaisanter et cultivait une addiction pour des séries comme Seinfeld ou Les Simpson. Il aimait aussi passionnément les animaux – au point de posséder deux chiens et sept chats – et vibrait pour les New York Yankees, club de football américain dont il était un supporter assidu. Enfin, comme le rapporte Steven Spielberg : « Il n’avait aucun mal à décrocher son téléphone pour féliciter chaleureusement un confrère dont il avait apprécié le film. ».

Alors, quelles sont les raisons de ce malentendu ? Sans doute la défiance de Stanley Kubrick envers les journalistes, ainsi que sa répulsion pour les mondanités. Mais s’il faut chercher une raison essentielle, elle se trouve probablement dans une confusion entre l’homme et l’artiste. Car sa nature obsessionnelle et perfectionniste, qui pouvait le conduire cocassement à rédiger un mémo de quinze pages pour expliquer comment s’occuper des ses chats en son absence, se traduisait aussi volontiers par un comportement tyrannique et maniaque dans son travail de cinéaste. Ajoutez à cela une pilosité quelque peu patibulaire et vous obtenez le cocktail détonant qui a forgé le mythe.

Frustré de travailler lentement

On aurait tort également de croire que Stanley Kubrick se satisfaisait de sa faible production, assumant cette conséquence de sa monumentale exigence. « Mon père avait un regret dans sa vie, confie Vivian Kubrick, c’était d’être si lent. Il était triste d’avoir réalisé si peu de films ».

De fait, en 50 ans, le cinéaste n’aura signé que 13 films et qu’ils soient presque tous devenus des classiques ne l’a sans doute pas consolé.

"Fear and desire" de Stanley Kubrick, 1953

« Fear and Desire » de Stanley Kubrick, 1953

Paradoxalement, Kubrick fut pourtant un cinéaste précoce. Photographe professionnel dès l’âge de 16 ans, en 1945, il fréquente assidûment les salles de cinéma de New York – sa ville natale – et se passionne pour le travail d’Orson Welles, Ingmar Bergman, Michelangelo Antonioni, Federico Fellini, et Max Ophüls. Autodidacte, c’est non seulement en étudiant les films de ses maîtres qu’il apprend le métier, mais aussi en s’infligeant le visionnage répété de navets afin de comprendre les travers à éviter ! À 22 ans, il signe un documentaire sur la boxe, suivi de quelques autres avec lesquels il se fait la main avant de réaliser son premier long métrage, Fear and Desire, en 1953.

Autoritaire sur les plateaux

Malgré une critique bienveillante, il juge son œuvre « inepte et prétentieuse » et se débrouillera plus tard pour la faire disparaître de la circulation. Suit Le Baiser du tueur, histoire d’un boxeur minable traqué par la mafia, dont il contrôle toutes les étapes (scénario, réalisation, cadrage, lumière et montage) et qui lui vaut quelques prix. De quoi attirer l’attention d’Hollywood qui lui finance son troisième film : L’Ultime razzia. Travaillant cette fois avec une équipe, il révèle malgré son jeune âge un tempérament ultra autoritaire en menaçant de virer son directeur photo, pourtant confirmé, parce qu’il conteste ses choix technique.

"Sentiers de la gloire" de Stanley Kubrick,

« Sentier de la gloire » de Stanley Kubrick, 1957

Excellent film noir, L’Ultime razzia est couronné de succès, ce qui aide Kubrick à convaincre une star comme Kirk Douglas d’accepter le rôle principal des Sentiers de la gloire, film qui critique le cynisme et l’incompétence de certains généraux français pendant la Première Guerre Mondiale. D’où un scandale en France qui vaudra au film d’y être absent des écrans pendant plus de dix huit ans. Puis le cinéaste travaille sur le scénario de La Vengeance aux deux visages, western dont Marlon Brando tient le rôle principal, mais la rencontre de ces deux egos surpuissants se solde par un clash aussi retentissant que prévisible…

 

Un film qu’il renie

"Lolita" de Stanley Kubrick, 1962

« Lolita » de Stanley Kubrick, 1962

Débarqué, Kubrick est appelé à la rescousse par Kirk Douglas pour remplacer Anthony Mann, jugé peu satisfaisant, sur le tournage de Spartacus. Trouvant le script trop plat, le cinéaste tente de le modifier, d’où un conflit avec l’acteur qui se termine par une brouille. Quant au film, s’il est un succès, autant critique que commercial, Kubrick ne sera pas long à le renier. Remonté contre Hollywood, il décide d’aller vivre et travailler à Londres, d’autant qu’il prépare Lolita, film sulfureux qui risque de heurter le puritanisme américain et lui valoir des bâtons dans les roues.

Comme prévu, le film fait scandale aux Etats-Unis, tout comme le suivant, Docteur Folamour, qui traite de la guerre froide avec une ironie subversive. De plus en plus controversé, notamment dans la presse, Kubrick choisit dès lors de bannir les journalistes de ses tournages, décision qui prend effet sur le plateau de 2001, l’Odyssée de l’espace. Encore plus ambitieux que les précédents, ce projet marque le début de sa lenteur légendaire avec plus de quatre années de préparation. Il sera récompensé de son perfectionnisme par un Oscar des effets spéciaux – dont il est aussi l’auteur -, seule statuette qui lui sera personnellement décernée au cours de toute sa carrière…

http://www.boomerangtv.fr/videos/2001Music.flv

Menacé de mort

Vient ensuite Orange mécanique qui crée cette fois la polémique en Angleterre lorsque, après s’être livrés à des exactions, plusieurs délinquants se prétendent inspirés par Alex, le jeune sadique incarné par Malcom McDowell. Refusant d’entrer dans la controverse, Kubrick n’en est pas moins menacé de mort, ainsi que sa famille, d’où sa décision de retirer le film de tous les écrans du pays. En revanche, même si sa violence extrême fait scandale partout ailleurs, Orange mécanique sera l’un de ses plus gros succès commerciaux aux Etats-Unis et dans le reste de l’Europe.

Passionné par l’intelligence et la personnalité de Napoléon, Stanley Kubrick passe ensuite des années à se documenter sur lui puis à préparer la fresque grandiose qu’il entend lui consacrer, mais la sortie d’un autre film sur le thème le contraint la mort dans l’âme à abandonner ce projet. Avec Barry Lyndon, en 1975, son perfectionnisme se solde cette fois par un dépassement de budget pharaonique, d’où de violents conflits avec ses producteurs auxquels viendra s’ajouter une brouille sévère avec Ryan O’Neal, son interprète principal.

La colère de Stephen King

Puis c’est avec Stephen King que le courant passe mal quand il adapte très librement son Shining au point que l’auteur refuse d’apparaître au générique et décidera plus tard de tourner une autre version plus fidèle à son roman. C’est aussi pendant ce tournage que se consolide son image de réalisateur tortionnaire lorsqu’on le voit dans le making of réalisé par sa fille tourmenter la pauvre Shelley Duvall. (Malcolm McDowell sur Orange Mécanique peut déjà en témoigner)

http://www.dailymotion.com/videox5cohe

 

"Eyes Wide Shut" de Stanley kubrick, 1999

« Eyes Wide Shut » de Stanley kubrick, 1999

Pour Full Metal Jacket, c’est avec l’écrivain que Kubrick se fâche, l’auteur l’accusant d’avoir détourné l’esprit de son roman. Quant au fameux Sergent Hartman qui tyrannise ses recrues, les détracteurs du cinéaste le voient volontiers comme un alter ego, thèse infirmée par le making off qui montre un Kubrick parfaitement humain. Curieusement, c’est avec Tom Cruise, dont la carrière fut bloquée pendant quatre ans par le tournage de Eyes Wide Shut, qu’aurait du se produire le clash le plus explosif, mais la star en a traversé tous les aléas avec une sérénité exemplaire contrairement à Harvey Keitel qui est parti en claquant la porte.

Peut-être Tom Cruise pressentait-il qu’il figurait dans le film testament d’un génie aujourd’hui incontesté, dont on a trop confondu l’ambition, l’exigence et la timidité avec de la mégalomanie, du despotisme et de la misanthropie. Loin d’être un monstre orgueil, Stanley Kubrick était au contraire, comme tous les artistes authentiques, un homme qui doutait de lui. « Ils n’ont toujours pas vu que c’est du bluff » aimait-il dire à sa femme chaque fois que des producteurs misaient des millions de dollars sur l’un de ses projets.