La Russie et l’évolution du monde

11/03/2012
par Vladimir V. Poutine

Le Réseau Voltaire reproduit l’article que le candidat Poutine à consacré à sa future politique étrangère dans le quotidien Moskovskie Novosti. Dans cette 1ère partie, il observe l’érosion du droit international consécutif à la politique d’ingérence des Occidentaux, et livre l’interprétation russe du « printemps arabe » comme révolution colorée. Il revient sur la catastrophe humanitaire et morale consécutive à l’attaque de la Libye et s’interroge sur les origines du bellicisme occidental en Syrie. Enfin il passe en revue les défis pour la Russie notamment en Afghanistan et en Corée du Nord. Cinq années après son discours à la conférence de Munich, il reste fidèle aux même principes. La Fédération de Russie se pose en garante de la stabilité mondiale et du dialogue des civilisations, sur la base du respect du droit international.

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Dans mes articles [1], j’ai déjà abordé les principaux défis extérieurs auxquels la Russie est confrontée à l’heure actuelle. Cependant, ce thème mérite d’être discuté plus en détails, et pas seulement parce que la politique extérieure fait partie intégrante de toute stratégie nationale. Les défis extérieurs et l’évolution du monde qui nous entoure nous poussent à prendre des décisions d’ordre économique, culturel, budgétaire et dans le domaine des investissements.

La Russie fait partie d’un grand monde, aussi bien du point de vue de l’économie et de la diffusion de l’information que de la culture. Nous ne pouvons pas et ne voulons pas nous isoler. Nous espérons que notre ouverture permettra d’améliorer le bien-être et la culture des citoyens russes et de renforcer la confiance, qui devient une ressource rare.

Mais nous prendrons systématiquement appui sur nos intérêts propres et nos objectifs, et non pas sur des décisions dictées par un tiers. La Russie n’est respectée et prise au sérieux que lorsqu’elle est forte et qu’elle se tient fermement campée sur ses positions. La Russie a pratiquement toujours eu le privilège de pouvoir mener une politique étrangère indépendante. Et ce sera le cas également à l’avenir. Qui plus est, je suis convaincu qu’il n’est possible d’assurer la sécurité dans le monde qu’avec la Russie, et non pas en s’efforçant de l’évincer, d’affaiblir ses positions géopolitiques et sa capacité de se défendre.

Les objectifs de notre politique étrangère revêtent un caractère stratégique, non conjoncturel, et reflètent la place exclusive de la Russie sur la carte politique mondiale, son rôle dans l’histoire et dans l’évolution de la civilisation.

Nous poursuivrons, évidemment, une politique proactive et constructive, visant à renforcer la sécurité globale, à renoncer à la confrontation, à réagir efficacement aux défis tels que la prolifération des armes nucléaires, les conflits régionaux et les crises, le terrorisme et le trafic de drogue. Nous ferons tout pour que la Russie dispose des derniers acquis du progrès scientifique et technologique, et pour assurer à nos entreprises une place importante sur le marché mondial.

Nous ferons tout pour que la mise en œuvre du nouvel ordre mondial, basé sur les réalités géopolitiques contemporaines, se déroule de manière progressive, sans perturbations inutiles.

La confiance érodée

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Comme auparavant, je pense que les principaux fondements incluent le droit fondamental à la sécurité pour tous les États, le caractère inadmissible de l’utilisation excessive de la force, et le respect à la lettre des principes fondamentaux du droit international. Le mépris de ces règles provoque la déstabilisation des relations internationales.

Et c’est précisément à travers un tel prisme que nous percevons certains aspects du comportement des États-Unis et de l’Otan, qui ne s’inscrivent pas dans la logique du développement contemporain, et qui sont fondés sur les stéréotypes de la politique des blocs. Tout le monde comprend à quoi je fais allusion. Il s’agit de l’expansion de l’Otan, qui se traduit notamment par le déploiement de nouveaux moyens d’infrastructure militaire, ainsi que les projets de l’Alliance (sur l’initiative des Américains) de mise en place en Europe du bouclier antimissile (ABM). Je n’aurais pas abordé ce thème si ces jeux n’étaient pas menés à proximité immédiate des frontières russes, s’ils n’affaiblissaient pas notre sécurité et s’ils ne contribuaient pas à l’instabilité dans le monde.

Notre argumentation est bien connue, ce n’est pas la peine d’y revenir, mais, malheureusement, elle n’est pas prise en considération par nos partenaires occidentaux, qui refusent de l’entendre.

Il est préoccupant de voir que bien que nos « nouvelles » relations avec l’Otan n’aient pas encore acquis une forme définitive, l’Alliance commet déjà des actes qui ne contribuent en aucun cas à l’établissement d’un climat de confiance. En elle-même, une telle pratique affecte le calendrier international, empêche de définir un ordre du jour positif dans les relations internationales et ralentit les changements structurels.

Une série de conflits armés, menés sous le prétexte d’objectifs humanitaires, sape le principe séculaire de souveraineté nationale. Un autre vide, moral et juridique, se crée dans les relations internationales.

On dit souvent que les droits de l’homme priment sur la souveraineté nationale. C’est indéniable, de la même manière que les crimes contre l’humanité doivent être sanctionnés par la Cour pénale internationale. Mais lorsqu’en s’appuyant sur cette disposition, la souveraineté nationale est facilement violée, lorsque les droits de l’homme sont défendus de l’extérieur de manière sélective, et que ces mêmes droits sont violés au cours de ce processus de « défense », y compris le droit sacré à la vie, il ne s’agit pas d’une cause noble mais de démagogie pure et simple.

Il est important que l’ONU et le Conseil de sécurité puissent s’opposer efficacement au diktat de certains pays et à l’arbitraire sur la scène internationale. Nul n’a le droit de s’octroyer les prérogatives et les pouvoirs de l’ONU, notamment en ce qui concerne l’utilisation de la force contre des États souverains. Il est avant tout question de l’Otan, qui cherche à s’arroger des compétences qui ne sont pas celles d’une « alliance de défense. » Tout cela est plus que sérieux. Nous nous souvenons des vaines exhortations au respect des normes juridiques et de la décence humaine élémentaire de la part des États qui ont été victimes d’opérations « humanitaires » et de bombardements opérés au nom de la « démocratie. » Ils n’ont pas été entendus, et on ne voulait pas les entendre.

Apparemment, l’Otan, et d’abord les États-Unis, ont leur propre perception de la sécurité, qui est foncièrement différente de la nôtre. Les Américains sont obsédés par l’idée de s’assurer une invulnérabilité absolue, ce qui est utopique et irréalisable, aussi bien sur le plan technique que géopolitique. C’est précisément le fond du problème.

L’invulnérabilité absolue pour l’un impliquerait la vulnérabilité absolue de tous les autres. Il est impossible d’accepter une telle perspective. Toutefois, pour des raisons bien connues, beaucoup de pays préfèrent ne pas en parler ouvertement. Mais la Russie appellera toujours les choses par leur nom, et elle le fera ouvertement. Je voudrais souligner une nouvelle fois que la violation des principes d’unité et du caractère inaliénable de la sécurité, et ce en dépit des nombreux engagements contractés selon ces principes, est susceptible d’engendrer des menaces très graves. En fin de compte, cela concerne également les États qui, pour diverses raisons, sont à l’origine de telles violations.

Le printemps arabe : les leçons et les conclusions

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Il y a un an, le monde a été confronté à un phénomène nouveau — des manifestations pratiquement simultanées dans de nombreux pays arabes contre les régimes autoritaires. Au départ, le printemps arabe était interprété comme porteur d’espoir de changements positifs. Les Russes étaient du côté de ceux qui aspiraient aux réformes démocratiques.

Cependant, il s’est rapidement avéré que dans de nombreux pays, la situation n’évoluait pas selon un scénario civilisé. Au lieu d’affirmer la démocratie et de défendre les droits des minorités, on a assisté à l’évincement de l’adversaire, à son renversement, une force dominante se trouvant remplacée par une autre force plus agressive.

L’ingérence extérieure, qui s’est rangée du côté de l’une des parties au conflit, ainsi que le caractère militaire de cette ingérence, ont contribué à une évolution négative de la situation. Tant et si bien que certains pays ont éliminé le régime libyen grâce à l’aviation, en se protégeant derrière des slogans humanitaires. Et l’apothéose a été atteinte lors de la scène répugnante du lynchage barbare de Mouammar Kadhafi.

Il faut empêcher de réitérer le scénario libyen en Syrie. Les efforts de la communauté internationale doivent être avant tout axés sur la réconciliation en Syrie. Il est important de réussir à stopper au plus vite la violence, quelle que soit son origine, d’ouvrir enfin le dialogue national, sans conditions préalables, sans ingérence étrangère et en respectant la souveraineté du pays. Cela créerait des prémisses à la mise en œuvre réelle des mesures de démocratisation annoncées par le gouvernement syrien. Le plus important est d’empêcher une guerre civile à part entière. La diplomatie russe a travaillé et travaillera dans ce sens.

Après une expérience amère, nous nous opposons à l’adoption de telles résolutions par le Conseil de sécurité des Nations Unies, qui seraient interprétées comme un coup d’envoi à une ingérence militaire dans les processus intérieurs en Syrie. Et c’est en suivant cette approche fondamentale que la Russie et la Chine ont bloqué, début février, une résolution qui, par son ambiguïté, aurait encouragé en pratique la violence exercée par l’une des parties en conflit.

A cet égard, étant donné la réaction très violente et presque hystérique au veto sino-russe, je voudrais mettre en garde nos collègues occidentaux contre la tentation de recourir au schéma simpliste utilisé auparavant : en l’absence d’aval du Conseil de sécurité des Nations Unies, formons une coalition des États intéressés. Et à l’attaque.

La logique même d’un tel comportement est pernicieuse. Elle ne mène à rien de bon. En tout cas, elle ne contribue pas au règlement de la situation dans un pays frappé par un conflit. Pire encore, elle déstabilise davantage l’ensemble du système international de sécurité et détériore l’autorité et le rôle central de l’ONU. Rappelons que le droit de veto n’est pas un caprice, mais une partie intégrante de l’ordre mondial consacrée par la Charte des Nations Unies – sur l’insistance des États-Unis, d’ailleurs. Ce droit implique le fait que les décisions auxquelles s’oppose au moins un membre permanent du Conseil de sécurité ne peuvent pas être cohérentes et efficaces.

J’espère que les États-Unis et d’autres pays tiendront compte de cette expérience amère et ne chercheront pas à lancer une opération militaire en Syrie sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations Unies. D’ailleurs, je n’arrive pas à comprendre d’où viennent ces « démangeaisons belliqueuses ». Pourquoi manque-t-on de patience pour élaborer une approche collective ajustée et équilibrée, d’autant plus qu’elle commençait à prendre forme dans le projet de résolution syrienne, mentionné plus tôt. Il ne restait plus qu’à exiger la même chose de l’opposition armée que du gouvernement, en particulier de retirer les unités armées des villes. Le refus de le faire est cynique. Si nous voulons assurer la sécurité des civils, ce qui est la priorité de la Russie, il est nécessaire de raisonner tous les camps impliqués dans le conflit armé.

Et il existe également un autre aspect. Il s’avère que dans les pays touchés par le printemps arabe, de même qu’en Irak à l’époque, les sociétés russes cèdent leurs positions acquises au cours des décennies sur les marchés locaux et perdent des contrats commerciaux importants. Et les créneaux vacants sont récupérés par les acteurs économiques des pays qui ont contribué au renversement des régimes en place.

On pourrait penser que dans une certaine mesure, ces événements tragiques n’ont pas été motivés par le souci du respect des droits de l’homme, mais par la volonté de redistribuer les marchés. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons bien sûr pas rester les bras croisés. Et nous avons l’intention de travailler activement avec les nouveaux gouvernements des pays arabes afin de rétablir rapidement nos positions économiques.

Dans l’ensemble, les événements dans le monde arabe sont très instructifs. Ils montrent que la volonté d’instaurer la démocratie en utilisant la force peut conduire et conduit souvent au résultat inverse. On assiste à l’émergence de forces, y compris d’extrémistes religieux, qui cherchent à changer la direction même du développement des pays et la nature laïque de leur gestion.

La Russie a toujours eu de bonnes relations avec les représentants modérés de l’islam, dont l’idéologie est proche des traditions des musulmans russes. Et nous sommes prêts à développer ces relations dans les conditions actuelles. Nous sommes intéressés par la dynamisation des liens politiques, commerciaux et économiques avec tous les pays arabes, y compris, je le répète, ceux qui viennent de traverser une période de troubles. De plus, selon moi il existe de réelles conditions permettant à la Russie de conserver à part entière ses positions de leader sur la scène moyen-orientale, où nous avons toujours eu de nombreux amis.

En ce qui concerne le conflit israélo-arabe, la « recette miracle » qui permettrait de régler la situation n’a toujours pas été trouvée. Il ne faut en aucun cas baisser les bras. Etant donné la proximité de nos relations avec le gouvernement israélien et les dirigeants palestiniens, la diplomatie russe continuera à contribuer activement au rétablissement du processus de paix de manière bilatérale et dans le cadre du Quatuor pour le Moyen-Orient, en coordonnant ses actions avec la Ligue arabe.

Le printemps arabe a également mis en évidence l’utilisation particulièrement active des technologies avancées de l’information et de la communication dans la formation de l’opinion. On peut dire qu’Internet, les réseaux sociaux, les téléphones portables, etc. se sont transformés, avec la télévision, en un outil efficace aussi bien de la politique nationale qu’internationale. C’est un nouveau facteur qui demande réflexion, notamment afin qu’en continuant à promouvoir la liberté exceptionnelle de communication sur le web, on réduise le risque de son utilisation par les terroristes et les criminels.

On emploie de plus en plus souvent la notion de « puissance douce » (soft power), un ensemble d’outils et de méthodes pour accomplir des tâches de politique étrangère sans utiliser les armes, grâce à des leviers informationnels et autres. Malheureusement, ces méthodes sont souvent utilisées pour encourager et provoquer l’extrémisme, le séparatisme, le nationalisme, la manipulation de la conscience de l’opinion publique et l’ingérence directe dans la politique nationale des États souverains.

Il convient de faire clairement la distinction entre la liberté d’expression et l’activité politique normale, d’une part, et l’utilisation des outils illégitimes de puissance douce de l’autre. On ne peut que saluer le travail civilisé des organisations humanitaires et caritatives non gouvernementales. Y compris par leurs critiques actives des autorités en place. Cependant, les activités des « pseudo-ONG » et d’autres organismes ayant pour but de déstabiliser, avec le soutien étranger, la situation dans tel ou tel pays, sont inacceptables.

Je veux parler des cas où l’activité d’une organisation non gouvernementale n’était pas motivée par les intérêts (et les ressources) des groupes sociaux locaux, mais était financée et entretenue par des forces extérieures. A l’heure actuelle, il existe dans le monde de nombreux « agents d’influence » des grandes puissances, des alliances et des corporations. Lorsqu’ils agissent ouvertement, il s’agit simplement d’une des formes de lobbyisme civilisé. La Russie dispose également de telles institutions – l’agence fédérale Rossotroudnitchestvo, la fondation Rousski mir (Monde russe), ainsi que nos principales universités, qui élargissent la recherche d’étudiants talentueux à l’étranger.

Mais la Russie n’utilise pas les ONG nationales d’autres pays et ne finance pas ces ONG et les organisations politiques étrangères afin de promouvoir ses propres intérêts. La Chine, l’Inde et le Brésil ne le font pas non plus. Selon nous, l’influence sur la politique nationale et sur l’opinion publique dans d’autres pays doit être exclusivement ouverte. De cette façon, les acteurs agiront de manière la plus responsable possible.

Les nouveaux défis et menaces

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L’Iran se trouve actuellement sous les feux des projecteurs. Évidemment, la Russie est préoccupée par la menace croissante du lancement d’une opération militaire contre ce pays. Si cela se produisait, les conséquences seraient vraiment désastreuses. Il est impossible d’imaginer leur véritable ampleur.

Je suis convaincu que ce problème doit être réglé uniquement de manière pacifique. Nous proposons de reconnaître le droit de l’Iran de développer son programme nucléaire civil, y compris le droit de produire de l’uranium enrichi. Mais il faut le faire moyennant le placement de toute l’activité nucléaire iranienne sous le contrôle minutieux et fiable de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Si cela fonctionne, on pourra lever toutes les sanctions contre l’Iran, y compris unilatérales. L’Occident s’est laissé emporter par sa tendance à vouloir châtier certains pays. À la moindre contrariété, il engage des sanctions, voire lance une opération militaire. Je voudrais rappeler que nous ne sommes plus au XIXe ni même au XXe siècle.

La situation autour du problème nucléaire nord-coréen est tout aussi sérieuse. En faisant une entorse au régime de non prolifération, Pyongyang exige ouvertement le droit de disposer du nucléaire militaire et a déjà réalisé deux essais nucléaires. Le statut nucléaire de la Corée du Nord est inacceptable pour nous. Nous sommes toujours en faveur de la dénucléarisation de la péninsule coréenne, par des moyens exclusivement politiques et diplomatiques, et nous appelons au rétablissement des négociations à six.

Cependant, de toute évidence, tous nos partenaires ne partagent pas cette approche. Je suis convaincu qu’il faut être particulièrement prudent à l’heure actuelle. Les tentatives pour tester la résistance du nouveau dirigeant nord-coréen, ce qui provoquerait des contre-mesures irréfléchies, sont inadmissibles.

Rappelons que la Russie et la Corée du Nord ont une frontière commune, et, comme nous le savons, on ne choisit pas ses voisins. Nous poursuivrons un dialogue actif avec le gouvernement de ce pays et le développement des relations conviviales, tout en incitant Pyongyang à régler le problème nucléaire. Ce serait évidemment plus facile si l’atmosphère de confiance mutuelle se renforçait sur la péninsule et si le dialogue inter-coréen se rétablissait.

Dans le contexte des passions déchaînées par les programmes nucléaires de l’Iran et de la Corée du Nord, on commence à réfléchir inévitablement à la manière dont les risques de prolifération de l’armement nucléaire apparaissent, et à ce qui les renforce. On a l’impression que les cas devenus plus fréquents d’ingérence étrangère, brutale et même armée, dans les affaires nationales d’un pays, peuvent inciter tel ou tel régime autoritaire (et pas seulement) à se doter de l’arme nucléaire. En pensant que la possession de cette arme les protégerait. Et ceux qui ne la possèdent pas n’ont qu’à attendre une « intervention humanitaire. »

Que cela nous plaise ou non, l’ingérence étrangère pousse effectivement vers une telle manière de penser. Et c’est la raison pour laquelle le nombre de pays où les technologies nucléaires militaires sont « à portée de main » ne diminue pas, mais augmente. Dans ces conditions, l’importance des zones affranchies d’armes de destruction massive et créées dans différentes parties de la planète s’accroît. A l’initiative de la Russie, une discussion sur les paramètres d’une telle zone au Moyen-Orient a commencé.

Il faut tout faire pour que personne ne soit tenté d’obtenir une arme nucléaire. A cet effet, les combattants de la non prolifération doivent changer eux-mêmes, notamment ceux qui se sont habitués à punir d’autres pays par la force militaire au mépris de la diplomatie. C’était, par exemple, le cas en Irak, dont les problèmes n’ont fait que s’aggraver après une occupation de près de dix ans.

Si on parvenait enfin à éradiquer les motivations qui poussent les Etats à posséder une arme nucléaire, on pourrait alors rendre le régime international de non prolifération véritablement universel et solide grâce aux traités en vigueur. Un tel régime permettrait à tous les pays intéressés de profiter pleinement du nucléaire civil sous le contrôle de l’AIEA.

Cela serait très bénéfique pour la Russie, car nous travaillons activement sur les marchés internationaux, nous construisons de nouvelles centrales nucléaires avec des technologies modernes et sûres, et nous participons à la création de centres internationaux d’enrichissement d’uranium et de banques de combustible nucléaire.

L’avenir de l’Afghanistan est également préoccupant. Nous avons soutenu l’opération militaire destinée à apporter une aide internationale à ce pays. Mais le contingent militaire international sous l’égide de l’Otan n’a pas rempli la mission assignée. Le danger terroriste et la narcomenace émanant d’Afghanistan demeurent. En annonçant le retrait de leurs troupes de ce pays en 2014, les États-Unis créent dans ce pays et les pays voisins des bases militaires sans aucun mandat, sans objectif clairement défini ni durée d’activité annoncée. Bien sûr, cela ne nous convient pas.

La Russie a des intérêts évidents en Afghanistan. Et ces intérêts sont parfaitement légitimes. L’Afghanistan est notre voisin proche, et il est dans notre intérêt que ce pays se développe de manière stable et pacifique. Et surtout qu’il cesse d’être la principale source de la narcomenace. Le trafic de stupéfiants est devenu l’une des principales menaces, il sape le fond génétique des nations tout entières, crée un milieu prospère pour la corruption et le crime et conduit à la déstabilisation de la situation en Afghanistan même. Il est à noter que non seulement la production de stupéfiants afghans ne se réduit pas, mais que l’année dernière, elle a augmenté de près de 40%. La Russie est la cible d’une véritable agression de l’héroïne, qui inflige un immense préjudice à la santé de nos concitoyens.

Étant donné l’ampleur de la menace émanant de la drogue afghane, il n’est possible de lutter contre elle qu’en s’unissant, en s’appuyant sur l’ONU et les organisations régionales – l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) et la CEI (Communauté des États indépendants). Nous sommes prêts à envisager une augmentation significative de la participation de la Russie à l’opération d’aide au peuple afghan. Mais à condition que le contingent international en Afghanistan agisse de manière plus énergique dans notre intérêt également, qu’il s’attelle à la destruction physique des plantations de drogue et des laboratoires clandestins.

Les opérations antidrogue intensifiées en Afghanistan doivent s’accompagner du démantèlement des filières de transport des opiacés sur les marchés extérieurs, de la suppression des flux financiers sponsorisant le trafic de stupéfiants, ainsi que du blocage des fournitures des produits chimiques utilisés pour la fabrication de l’héroïne. L’objectif consiste à mettre en place dans la région un système complexe de sécurité antidrogue. La Russie contribuera réellement à l’unification efficace des efforts de la communauté internationale afin de parvenir à un changement radical dans la lutte contre la narcomenace mondiale.

Il est difficile de faire des pronostics sur l’évolution de la situation en Afghanistan. L’histoire nous enseigne que la présence militaire étrangère ne lui a pas apporté la paix. Seuls les Afghans sont capables de régler leurs propres problèmes. Selon moi, le rôle de la Russie consiste à aider le peuple afghan à créer une économie stable et à améliorer la capacité des forces armées nationales à lutter contre la menace du terrorisme et du trafic de drogue, avec la participation active des pays voisins. Nous ne sommes pas opposés à ce que l’opposition armée, y compris les talibans, se joigne au processus de réconciliation nationale, à condition qu’elle renonce à la violence, reconnaisse la constitution du pays et rompe ses liens avec Al-Qaïda et d’autres organisations terroristes. En principe, j’estime que l’établissement d’un État afghan pacifique, stable, indépendant et neutre est tout à fait réalisable.

L’instabilité ancrée pendant des années et des décennies constitue un terreau fertile pour le terrorisme international. Tout le monde reconnaît qu’il s’agit d’un des plus dangereux défis pour la communauté internationale. Je voudrais souligner que les zones de crise qui engendrent les menaces terroristes se trouvent à proximité des frontières russes, bien plus que de nos partenaires européens ou américains. Les Nations Unies ont adopté une Stratégie antiterroriste mondiale, mais on a l’impression que la lutte contre ce mal n’est toujours pas menée selon un plan universel commun et de manière cohérente, mais dans en réaction aux manifestations les plus aiguës et les plus barbares de la terreur, lorsque l’indignation publique suscitée par des actions provocantes des terroristes atteint son apogée. Le monde civilisé ne doit pas attendre qu’une autre tragédie similaire à celle du 11 septembre 2001 à New York ou de l’école de Beslan se produise pour commencer à agir de manière collective et déterminée.

Toutefois, je suis loin de vouloir nier les résultats obtenus dans la lutte contre le terrorisme international. Ils sont bien tangibles. Ces dernières années, la coopération entre les services de renseignement et les forces de l’ordre de divers pays s’est nettement renforcée. Mais les réserves dans la coopération antiterroriste sont évidentes. Que peut-on dire si jusqu’à présent, une politique de deux poids deux mesures demeure, et qu’en fonction du pays, on perçoit les terroristes différemment, en les considérant comme « mauvais » ou « pas trop mauvais. » Certains n’hésitent pas à utiliser ces derniers dans leur jeu politique, par exemple pour déstabiliser des régimes jugés indésirables.

Je dirais également que toutes les institutions de la société – les médias, les associations religieuses, les ONG, le système d’éducation, la science et les entreprises, doivent être pleinement utilisées dans la prévention du terrorisme. On a besoin d’un dialogue interconfessionnel et, dans un sens plus large, intercivilisationnel. La Russie est un pays multiconfessionnel et nous n’avons jamais connu de guerres religieuses. Nous pourrions apporter notre contribution à la discussion internationale sur ce sujet.

L’Asie-Pacifique acquiert une nouvelle dimension

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La Chine, centre crucial de l’économie mondiale, est un voisin de la Russie. Les délibérations sur son futur rôle dans l’économie mondiale et les affaires internationales sont désormais à la mode. L’année dernière, la Chine s’est hissée au deuxième rang dans le monde en termes de PIB, et à court terme, selon les experts internationaux, notamment américains, elle dépassera les États-Unis pour cet indice. La puissance globale de la République populaire de Chine augmente également, y compris son aptitude à projeter ses forces dans diverses régions.

Quelle attitude la Russie doit-elle adopter dans le contexte du facteur chinois qui prend rapidement de l’ampleur ?

Premièrement, je suis persuadé que la croissance de l’économie chinoise n’est pas une menace mais un défi qui comporte un potentiel colossal de coopération dans le domaine des affaires, ainsi qu’une chance de gonfler les « voiles » de l’économie russe avec le « vent chinois. » La Russie devrait établir plus activement des liens de coopération avec la Chine, en conjuguant les potentiels technologique et industriel des deux pays et en mettant à profit, certes de manière intelligente, le potentiel chinois, aux fins de relance économique de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russes.

Deuxièmement, la politique de la Chine sur l’échiquier mondial n’offre aucun prétexte à accuser Pékin de chercher à dominer la planète. La voix de la Chine est, en effet, de plus en plus audible dans le monde, et la Russie s’en réjouit, car Pékin partage la vision russe de l’ordre mondial équilibré actuellement en gestation. Les deux pays continueront à s’assister mutuellement dans l’arène internationale en réglant conjointement les problèmes aigus à l’échelle régionale et mondiale et en renforçant la coopération au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies, du groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), du G20, et d’autres organismes multilatéraux.

Enfin, troisièmement, la Russie a réglé tous les problèmes politiques cruciaux dans ses relations avec la Chine, dont le plus important était le litige frontalier. Un mécanisme solide et étayé par des documents juridiquement contraignants a été mis en place dans les relations bilatérales. Les deux gouvernements ont atteint un niveau de confiance sans précédent dans leurs rapports. Cela permet à la Russie et à la Chine d’agir dans un esprit de partenariat authentique basé sur le pragmatisme et la prise en compte des intérêts mutuels. L’actuel modèle des relations sino-russes paraît extrêmement prometteur.

Ceci dit, les relations entre la Russie et la Chine ne sont certainement pas dépourvues de problèmes. Des frictions surviennent de temps en temps. Les intérêts commerciaux des deux États dans les pays tiers ne coïncident pas toujours, la Russie n’étant pas entièrement satisfaite par la structure des échanges commerciaux et par le niveau peu élevé des investissements mutuels. La Russie se prépare à surveiller de près les flux migratoires en provenance de Chine.

Toutefois, mon idée clé est la suivante : la Russie a besoin d’une Chine prospère et stable, et je suis persuadé que la Chine, à son tour, a besoin d’une Russie forte et florissante.

Un autre géant asiatique, à savoir l’Inde, fait également preuve d’une croissance rapide. La Russie et l’Inde sont traditionnellement liées par les relations d’amitié et les deux gouvernements les qualifient de partenariat stratégique privilégié. Son renforcement sera bénéfique aussi bien à nos deux pays qu’au système polycentrique tout entier en gestation dans le monde.

Nous assistons non seulement à la croissance de la Chine et de l’Inde, mais à l’augmentation du rôle de la région Asie-Pacifique tout entière. Dans ce contexte, de nouvelles perspectives de travail fructueux s’offrent dans le cadre de la présidence russe au sein de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC). En septembre 2012, la Russie accueillera le sommet de l’APEC à Vladivostok, où elle met rapidement en place des infrastructures modernes, ce qui contribuera au développement de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russes et permettra à la Russie de rejoindre les processus dynamiques d’intégration au sein de la « nouvelle Asie. »

La Russie attache actuellement et continuera à attacher dans le futur une importance prioritaire aux relations avec ses partenaires du groupe BRICS. Cette structure inédite créée en 2006 est la démonstration la plus spectaculaire du passage d’un monde unipolaire à un ordre mondial plus équilibré. Le groupe réunit cinq pays dont la population s’élève à près de trois milliards de personnes, et qui sont dotés des plus importantes économies émergentes, de gigantesques ressources naturelles et de main-d’œuvre, ainsi que de marchés intérieurs colossaux. Après l’adhésion de l’Afrique du Sud, le groupe BRICS a acquis une dimension réellement mondiale, et il génère déjà plus de 25% du PIB de la planète.

Les pays membres du groupe sont en train de s’habituer à travailler ensemble au sein de cette structure et de s’adapter les uns aux autres. Il s’agit, notamment, de mettre en place une meilleure coordination en matière de politique internationale et de coopérer plus étroitement au sein de l’ONU. Toutefois, après avoir atteint sa vitesse de croisière, le BRICS, fort de ses cinq membres, exercera une influence extrêmement perceptible sur l’économie et la politique mondiales.

Ces dernières années, la diplomatie et le milieu des affaires russes ont commencé à attacher une plus grande importance au développement de la coopération avec les pays asiatiques, latino-américains et africains. Dans ces régions, la Russie bénéficie toujours d’une sympathie sincère. J’estime que l’un des objectifs de la prochaine période sera l’intensification de la coopération commerciale et économique entre la Russie et ces pays, ainsi que la mise en œuvre de projets conjoints dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures, des investissements, des sciences et technologies, des banques et du tourisme.

Le rôle croissant des régions susmentionnées dans le système démocratique de gestion de l’économie et des finances mondiales se reflète dans l’activité du G20. J’estime que ce groupe deviendra prochainement un instrument stratégiquement important, non seulement de gestion en période de crise, mais également de réformes à long terme de l’architecture financière et économique de la planète. La Russie présidera le G20 en 2013. Certes, le pays devrait profiter de sa présidence pour améliorer, entre autres, l’interaction entre le G20 et d’autres structures multilatérales, notamment avec le G8 et bien sûr l’ONU.

Le facteur européen

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La Russie est une partie intégrante et organique de la Grande Europe, de la civilisation européenne au sens large du terme. Les citoyens russes se considèrent comme des Européens. Nous sommes loin d’être indifférents à l’évolution de l’Union européenne.

C’est la raison pour laquelle la Russie initie la transformation de l’espace situé entre les océans Atlantique et Pacifique en une entité économique et humanitaire unifiée que les experts russes qualifient d’Union de l’Europe et qui renforcera davantage les moyens et les positions de la Russie dans le cadre de son revirement économique vers l’ »Asie nouvelle. »

Dans le contexte de l’essor de la Chine, de l’Inde et d’autres économies émergentes, les chocs financiers et économiques qui secouent l’Europe, auparavant oasis de stabilité et d’ordre, ne nous laissent pas indifférents. La crise de la zone euro concerne forcément la Russie, étant donné avant tout que l’Union européenne est le plus grand partenaire économique et commercial de notre pays. Il est évident que la situation en Europe est largement déterminante pour les perspectives de développement du système économique mondial dans son ensemble.

La Russie a activement rejoint les mesures internationales visant à soutenir les économies européennes en difficulté, elle participe constamment à la prise de décisions collectives au sein du Fonds monétaire international (FMI). La Russie n’exclut pas en principe la possibilité d’offrir, dans certains cas, une aide financière directe.

Néanmoins, j’estime que les injections financières en provenance de l’étranger ne peuvent constituer qu’une solution partielle. Le règlement intégral du problème nécessite des mesures énergiques systémiques. Les dirigeants européens sont confrontés à la nécessité de mettre en œuvre des réformes d’envergure visant à remanier foncièrement plusieurs mécanismes financiers et économiques destinés à assurer une véritable discipline budgétaire. La Russie a intérêt à avoir affaire à une Union européenne forte, correspondant à la vision de l’Allemagne et de la France, car nous souhaiterions concrétiser le puissant potentiel de partenariat entre la Russie et l’UE.

L’interaction actuelle de la Russie avec l’Union européenne n’est tout de même pas à la hauteur des défis mondiaux, avant tout sur le plan du renforcement de la compétitivité de notre continent commun. Je suggère de nouveau qu’un effort soit fait afin de créer une communauté harmonieuse d’économies entre Lisbonne et Vladivostok. Et à terme, il s’agit de créer une zone de libre-échange, voire des mécanismes encore plus sophistiqués d’intégration économique. Cela nous permettrait de bénéficier d’un marché commun continental se chiffrant à plusieurs milliers de milliards d’euros. Se trouve-t-il des gens pour douter que ce serait une excellente idée et que cela correspondrait aux intérêts des Russes et des Européens ?

Une coopération plus étroite dans le secteur de l’énergie, allant jusqu’à la création d’un complexe énergétique unifié de l’Europe, est un autre sujet de réflexion. Les étapes importantes visant à atteindre cet objectif sont la construction des gazoducs Nord Stream via la mer Baltique et South Stream via la mer Noire. Les deux projets ont bénéficié du soutien de plusieurs gouvernements, et les plus importantes sociétés énergétiques européennes y participent. Après la mise en exploitation intégrale de ces gazoducs, l’Europe disposera d’un système d’approvisionnement en gaz fiable, flexible et indépendant des caprices politiques de qui que ce soit. Ce sera une contribution réelle et non pas factice à la sécurité énergétique du continent. Or, ce problème revêt une importance particulière étant donné la décision de certains pays européens de réduire ou de renoncer totalement à l’énergie nucléaire.

Force m’est de déclarer franchement que le Troisième paquet énergie, dont la Commission européenne a assuré le lobbying et qui vise à évincer du marché les entreprises russes intégrées, ne contribue pas au renforcement de nos relations. Qui plus est, étant donné la déstabilisation accrue des fournisseurs d’hydrocarbures autres que la Russie, il exacerbe les risques systémiques menaçant le secteur énergétique européen et constitue un obstacle aux investissements potentiels dans de nouveaux projets d’infrastructure. De nombreux politiques européens qui s’entretiennent avec moi se montrent critiques envers le paquet. Il s’agit d’avoir le courage d’éliminer cet obstacle du chemin de notre coopération mutuellement avantageuse.

J’estime qu’un partenariat authentique entre la Russie et l’Union européenne est impossible sans l’abolition des barrières qui entravent les contacts humains et économiques, avant tout celle du régime des visas. L’introduction d’un régime sans visas donnerait une puissante impulsion à une véritable intégration de la Russie et de l’Union européenne, elle permettrait d’élargir les contacts culturels et d’affaires, avant tout entre les petites et moyennes entreprises. La menace pour l’Europe d’un afflux de prétendus immigrés économiques en provenance de Russie relève largement de l’imagination. Les Russes ont l’occasion d’exploiter leur savoir-faire professionel dans leur patrie, et l’éventail de ces possibilités ne fait que s’élargir.

En décembre 2011, la Russie s’est concertée avec l’Union européenne pour élaborer des mesures conjointes visant à établir un régime sans visas. Elles peuvent et doivent être appliquées sans tergiverser. Mon intention est de continuer à me consacrer à ce problème de la manière la plus active.

Les relations russo-américaines

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Ces dernières années, un grand effort a été réalisé afin de développer les relations entre la Russie et les États-Unis. Toutefois, la matrice de ces relations n’a pas toujours pas été radicalement transformée et elles continuent de connaître des hauts et des bas. Une telle instabilité dans le partenariat entre la Russie et les États-Unis est due, en partie, à la pérennité de certains stéréotypes et phobies. La façon dont la Russie est perçue par le Congrès américain est particulièrement révélatrice. Toutefois, le problème crucial réside dans le fait que le dialogue et la coopération bilatéraux ne s’appuient pas sur une base économique solide. Les échanges commerciaux sont loin d’être à la hauteur du potentiel des économies russes et américaines. Il en est de même pour les investissements bilatéraux. Ainsi la toile protectrice qui éviterait à nos relations des oscillations conjoncturelles n’a toujours pas été tissée. Il s’agit de la créer.

La compréhension mutuelle entre les deux pays ne s’améliore pas non plus étant donné les efforts réguliers des États-Unis pour procéder à une « ingénierie politique », notamment dans des régions traditionnellement importantes pour la Russie et également au cours des campagnes électorales russes.

Je répète que l’initiative américaine de créer l’ABM européen suscite une préoccupation de notre part tout à fait légitime. Pourquoi la Russie est-elle plus alarmée que les autres pays ? Le fait est que l’ABM européen influe sur les forces stratégiques de dissuasion nucléaire, dont seule la Russie dispose dans ce théâtre, ce qui compromet l’équilibre militaire et politique peaufiné pendant des décennies.

Le lien indissoluble entre l’ABM et les armes stratégiques offensives est consacré par le nouveau traité de réduction des armes nucléaires START signé en 2010. Le traité est entré en vigueur et il se montre efficace. C’est un résultat crucial en matière de politique internationale. La Russie est prête à examiner divers éléments susceptibles de constituer l’agenda russo-américain en matière de contrôle des armes pour la prochaine période. La règle immuable dans ce domaine est le respect du rapport de forces et l’abandon des tentatives d’utiliser les pourparlers afin de s’assurer des avantages unilatéraux.

Qu’il me soit permis de rappeler que dès 2007 j’ai proposé au président George W. Bush à Kennebunkport de régler le problème de l’ABM. Si elle avait été adoptée, mon initiative aurait modifié la nature traditionnelle des relations russo-américaines et aurait donné une impulsion positive au processus. Qui plus est, en réalisant à l’époque un progrès dans le domaine de l’ABM, nous aurions littéralement ouvert la voie à la création d’un modèle foncièrement nouveau de coopération, proche d’une alliance, notamment dans plusieurs autres domaines sensibles.

Cela ne s’est pas produit. Il serait certainement utile de réexaminer l’enregistrement des pourparlers à Kennebunkport. Ces dernières années, le gouvernement russe a également avancé d’autres initiatives visant à trouver un terrain d’entente dans le domaine de l’ABM. Toutes ces propositions restent en vigueur.

Quoi qu’il en soit, nous ne voudrions pas mettre une croix sur la recherche de compromis dans le règlement du problème de l’ABM. Nous souhaiterions éviter que le système américain soit déployé à une telle échelle que cela rendrait nécessaire la mise en œuvre des mesures de rétorsion que la Russie a rendues publiques.

Récemment, j’ai eu un entretien avec M. Kissinger. Nous nous voyons régulièrement. Et je partage entièrement l’opinion de ce véritable professionnel, selon lequel une coopération étroite et empreinte de confiance entre Moscou et Washington est particulièrement requise au moment où le monde traverse des périodes turbulentes.

Globalement, la Russie était prête à fournir un effort réellement important afin de développer ses relations avec les États-Unis et de réaliser un progrès qualitatif, à condition toutefois que les Américains appliquent dans la pratique le principe du partenariat équitable et mutuellement respectueux.

La diplomatie économique

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En décembre 2011, la Russie a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) au terme d’une épopée longue de plusieurs années. J’aimerais faire remarquer qu’à l’étape finale de ce processus, l’administration de Barack Obama et les dirigeants de plusieurs puissances européennes ont apporté une contribution active à la finalisation des accords.

En toute honnêteté, ce processus long et ardu nous a souvent donné envie de « claquer la porte » et de tout abandonner. Toutefois, la Russie n’a pas cédé aux émotions. Au final, notre pays a obtenu des compromis avantageux : les intérêts des producteurs industriels et agricoles russes ont été respectés dans l’attente d’une concurrence accrue de la part des entreprises étrangères. Les acteurs économiques russes bénéficieront de nouvelles possibilités considérables pour accéder au marché mondial et pouvoir y protéger leurs droits de manière civilisée. Pour moi, c’est cela qui constitue le principal résultat et non pas le fait symbolique de l’adhésion de la Russie au « club » mondial du commerce.

La Russie respectera les normes de l’OMC, au même titre que tous ses autres engagements internationaux. Je compte sur un respect similaire des règles du jeu de la part de nos partenaires. Qu’il me soit permis de faire remarquer en passant que nous avons déjà intégré les principes de l’OMC sur la base juridique de l’Espace économique commun regroupant la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan.

En analysant notre façon de promouvoir les intérêts économiques russes sur l’échiquier mondial, on se rend compte que nous en sommes encore à l’étape de l’apprentissage pour le faire de manière systémique et cohérente. Contrairement à nos divers partenaires occidentaux, nous ne possédons pas encore la technique pour promouvoir correctement les mesures profitables aux entreprises russes sur les plateformes où s’effectuent les échanges commerciaux internationaux.

Or, il nous incombe la tâche de résoudre des problèmes cruciaux dans ce domaine en tenant compte du fait que le développement innovateur revêt une importance prioritaire pour la Russie. Il s’agit de garantir à la Russie des positions équitables dans le système actuel des relations économiques mondiales et de réduire au minimum les risques inhérents à l’intégration du pays à l’économie mondiale, notamment dans le contexte de l’adhésion mentionnée à l’OMC et de l’adhésion imminente de la Russie à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

La condition sine qua non est un accès plus libre et non-discriminatoire de la Russie aux marchés extérieurs. Actuellement on ne prend pas de gants à l’étranger avec les acteurs économiques russes. Ils sont confrontés à des mesures restrictives de nature commerciale et politique, on érige des barrières qui désavantagent les entreprises russes dans la concurrence.

Il en est de même en ce qui concerne les investissements. La Russie cherche à attirer des capitaux étrangers dans son économie en leur ouvrant les secteurs les plus intéressants et en leur offrant de véritables « morceaux de choix », notamment dans le secteur de l’énergie et des hydrocarbures. Or, les investisseurs russes ne sont pas choyés à l’étranger, voire sont souvent ostensiblement repoussés.

Les exemples sont légion. Il suffit de rappeler l’histoire de l’allemand Opel que les investisseurs russes n’ont finalement pas pu acquérir, même en dépit de l’approbation de la transaction par le gouvernement de la République fédérale d’Allemagne et de la réaction positive des syndicats allemands. Il y a également des cas scandaleux où les entreprises russes se voient refuser la jouissance des droits d’investisseur après avoir investi des sommes considérables dans des actifs à l’étranger. Ces exemples sont particulièrement fréquents en Europe centrale et de l’Est.

Tout cela nous inspire l’idée de la nécessité de renforcer l’accompagnement politique et diplomatique des entreprises russes sur les marchés extérieurs et d’accorder un soutien plus massif à nos projets d’envergure et revêtant une importance symbolique. Il ne faut pas non plus oublier que face à la concurrence déloyale, la Russie est à même de réagir de manière symétrique.

Le gouvernement et les associations des milieux d’affaires russes devraient coordonner plus précisément leurs efforts dans l’arène internationale, mieux promouvoir les intérêts des entreprises russes et les assister dans l’implantation sur de nouveaux marchés.

J’aimerais également attirer l’attention sur un fait important qui détermine largement le rôle et la place de la Russie dans le rapport de forces politiques et économiques actuel et futur au niveau international. Il s’agit du territoire immense de notre pays. Il ne correspond certes plus à un sixième des terres émergées, néanmoins la Fédération de Russie reste l’Etat le plus étendu et doté de ressources richissimes sans égales au monde. Je ne parle pas seulement du pétrole et du gaz mais également des forêts, des terres agricoles et des réserves d’eau douce pure.

Autrement dit, le territoire russe est la source de la force potentielle de la Russie. Auparavant, l’étendue immense du territoire russe assurait principalement la protection de la Russie contre les invasions étrangères. Aujourd’hui, en appliquant une stratégie économique judicieuse, elle pourrait devenir la base cruciale pour augmenter la compétitivité du pays.

J’aimerais évoquer notamment la pénurie d’eau douce qui s’aggrave rapidement dans le monde. On peut prévoir à court terme le déclenchement d’une compétition géopolitique pour les ressources aquatiques et pour la possibilité de fabriquer des produits nécessitant une grande consommation d’eau. La Russie obtient ainsi un atout majeur. Or, elle est consciente de la nécessité de gérer cette richesse avec parcimonie et en faisant des calculs stratégiques.

Le soutien aux Russes de l’étranger et la culture russe dans le contexte international

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Le respect de sa patrie est notamment conditionné par l’aptitude de cette dernière à protéger ses citoyens et les personnes appartenant à la même ethnie à l’étranger. Il est important de ne jamais oublier les intérêts des millions de Russes vivant à l’étranger ou se rendant dans d’autres pays en congé ou en mission. Je voudrais souligner que le ministère russe des Affaires étrangères, ainsi que toutes les missions diplomatiques et consulaires sont tenues de fournir une aide et une assistance réelle aux Russes 24 heures sur 24. Les diplomates doivent réagir immédiatement, sans attendre que les médias ne tirent la sonnette d’alarme, aux collisions survenant entre nos citoyens et les autorités locales, ainsi qu’aux incidents et aux accidents de transport.

Nous agirons avec la plus grande détermination afin d’obtenir que les gouvernements letton et estonien mettent en œuvre les nombreuses recommandations des plus importantes organisations internationales relatives au respect des droits généralement reconnus des minorités ethniques. L’infâme statut de « non-citoyen » est inacceptable. Comment peut-on d’ailleurs accepter le fait qu’un Letton sur six et un Estonien sur treize soient des « non-citoyens » dépourvus des droits politiques, électoraux, sociaux et politiques fondamentaux, ainsi que de la possibilité d’utiliser librement la langue russe.

Prenons à titre d’exemple le référendum qui s’est tenu tout récemment en Lettonie et portant sur le statut de la langue russe. Il a de nouveau clairement montré à la communauté mondiale l’acuité du problème. Le fait est que plus de 300.000 « non-citoyens » se sont de nouveau vu refuser le droit de participer au vote. Et le refus de la Commission électorale centrale de Lettonie d’accorder à la Chambre sociale russe le statut d’observateur au référendum est absolument révoltant. Or, les organisations internationales chargées de faire respecter les normes démocratiques généralement reconnues semblent se murer dans leur silence.

Globalement, la façon dont la problématique relative aux droits de l’homme est exploitée dans le contexte des relations internationales est peu susceptible de satisfaire la Russie. Premièrement, les États-Unis et d’autres pays occidentaux cherchent à monopoliser la protection des droits de l’homme, la politiser intégralement et en faire un moyen de pression. Parallèlement, ils ne tolèrent pas les critiques à leur égard et y réagissent d’une manière extrêmement maladive. Deuxièmement, le choix d’objets de monitorage par les défenseurs des droits de l’homme est sélectif. Au lieu d’appliquer des critères universels, les États qui ont « privatisé » ce dossier, agissent à leur guise.

La Russie se sent victime de la partialité, du parti pris et de l’agressivité des critiques malintentionnées dont elle est l’objet et qui dépassent parfois toutes les bornes. Les critiques justifiées des défauts ne peuvent qu’être saluées et donner lieu à des conclusions adéquates. Or, face aux critiques infondées, qui s’abattent vague après vague et visent à manipuler systématiquement l’attitude des citoyens des pays en question envers la Russie, ainsi qu’influencer directement la situation politique en Russie, on se rend compte que ces efforts ne sont pas motivés par des principes démocratiques de la plus haute moralité.

Le domaine des droits de l’homme ne doit être monopolisé par personne. La Russie est une jeune démocratie, et elle se montre souvent excessivement modeste en ménageant l’amour-propre de ses partenaires aguerris. Or, la Russie a son mot à dire : nul n’est parfait quant au respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Les démocraties bien établies commettent également des violations sérieuses dans ce domaine, et il ne faut pas les passer sous silence. Certes, il ne s’agit pas d’échanger tout bêtement des accusations insultantes, sachant que toutes les parties profitent d’une discussion constructive des problèmes relatifs aux droits de l’homme.

Fin 2011, le ministère russe des Affaires étrangères a publié son premier rapport Sur la situation des droits de l’homme dans certains pays du monde. J’estime que cette activité devrait s’intensifier, notamment afin de contribuer à une coopération plus large et équitable dans la totalité du secteur des problèmes humanitaires et à la promotion des principes fondamentaux de la démocratie et des droits de l’homme.

A ce propos, les faits mentionnés ne sont qu’une partie de l’accompagnement informationnel et propagandiste des activités internationales et diplomatiques de la Russie et de la création d’une image objective de la Russie à l’étranger. Force nous est de reconnaître que nos succès en la matière ne sont pas nombreux. Nous sommes souvent battus sur le terrain informationnel. C’est un problème à part entière et à plusieurs facettes auquel il s’agit de se consacrer sérieusement.

La Russie est l’héritière d’une grande culture reconnue aussi bien en Occident qu’en Orient. Mais nos investissements dans les industries culturelles et dans leur promotion sur le marché mondial restent encore très faibles. La renaissance de l’intérêt mondial envers le domaine culturel et celui des idées qui se traduit par l’implication des sociétés et des économies dans le réseau mondial d’information offre des opportunités supplémentaires à la Russie, dotée de talents confirmés dans la production des valeurs culturelles.

La Russie est non seulement à même de conserver sa culture mais de l’utiliser en tant que facteur puissant de promotion sur les marchés mondiaux. L’espace russophone englobe pratiquement tous les pays de l’ex-URSS et une partie significative de l’Europe de l’Est. Il ne s’agit pas d’un empire mais d’une expansion culturelle. Ce ne sont pas les canons, ni l’importation de régimes politiques mais l’exportation de l’enseignement et de la culture qui contribueront à la création d’un cadre favorable aux produits, aux services et aux idées russes.

La Russie doit renforcer de plusieurs crans sa présence dans le monde en matière d’enseignement et de culture et l’augmenter tout particulièrement dans les pays où une partie de la population parle ou comprend le russe.

Il est nécessaire de discuter sérieusement de la manière la plus efficace d’améliorer la perception objective de la Russie grâce à l’organisation dans notre pays d’importants événements internationaux, à savoir du sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) en 2012, des sommets du G20 et du G8 en 2013 et 2014, de l’Universiade de 2013 à Kazan, des Jeux olympiques d’hiver de 2014, ainsi que des Coupes du monde de hockey sur glace et de football de 2016 et de 2018.

La Russie est disposée à continuer d’assurer sa sécurité et de faire respecter ses intérêts nationaux par le biais de sa participation la plus active et la plus constructive à la politique mondiale et au règlement des problèmes mondiaux et régionaux. Notre pays reste ouvert à une coopération sérieuse et mutuellement avantageuse, ainsi qu’au dialogue avec tous ses partenaires étrangers. Nous nous employons à comprendre et à prendre en compte les intérêts de nos partenaires, mais nous les prions de respecter également les nôtres.

Vladimir V. Poutine

Algérie : Le Génénar, la Suisse et les experts en tmarbites, tkharbites et tayhoudites.

14/11/2011

Algérie : Le Génénar, la Suisse et les experts en tmarbites, tkharbites et tayhoudites.

Khaled Nezzar s’est fait arrêté par la justice suisse sur demande de l’ONG TRIAL. Certains crient ou se réjouissent déjà à la manifestation de la justice au profit des victimes algériennes. Il y a quelques flous qui nous interpellent et qui doivent être levés si l’Algérien ne veut pas être berné une fois de plus. Je vais remonter loin dans mes mémoires du passé et du présent pour tenter de comprendre par déduction logique et évocation mnésique, au-delà du sensationnel de la nouvelle, la signification de cette arrestation et son environnement politicien :

1 – Au début des années 70 il m’arrivait de partir souvent en mission à Oran et le soir rencontrer des amis officiers qui m’invitaient à manger au Mess des officiers. Je garde le souvenir du colonel Chadli chef de la 6 ème Région militaire et du commandant Khaled Nezzar son chef d’État Major. Avec d’autres officiers, ils venaient jouer au domino. Si le lieu n’indiquait pas un Mess des officiers, on aurait pu se croire dans n’importe quel café maure dans un bled perdu en Algérie et y voir des gens joviaux, insouciants, bruyants, frapper les dominos pour tuer le temps et meubler leurs esprits. Nous sommes loin de l’image que présentent les romans et les films des clubs anglo-saxons où les officiers sont face à des livres, à des jeux plus complexes et à d’autres discussions sur un point de la carte du monde ou sur un symbole de la grandeur de l’empire. Sans mépris ni racisme, on ne voyait pas sur ce visage simplet posé sur une grande stature physique ni les traces de l’intelligence, ni ceux de la lecture de livres ni de cartes d’état majors. On ne pouvait jamais imaginer que l’un serait Président de la République et que l’autre serait Chef d’État major général des armées puis Ministre de la Défense et présenté comme l’homme fort de l’Algérie.

Il était impossible sur le plan intuitif de voir cet homme présenté comme un Décideur ou comme un monstre. A ce jour je garde l’image d’un homme insignifiant que les circonstances historiques de l’Algérie, la mort de Boumediene, et les réseaux occultes qui commandent l’Algérie à partir de l’axe Paris Washington ont propulsé au devant de la scène. Les Algériens avertis connaissent son incapacité à organiser l’armée sur le plan professionnel et à s’entourer de cadres compétents. Il est étonnant que dans la lutte qui l’a opposé à Liamine Zéroual sur la doctrine militaire de l’Algérie puisse être en la défaveur de ce dernier par ses qualités humaines, sa compétence professionnelle et le soutien des Djounouds et des Officiers de l’ANP. Sa victoire, il ne la doit qu’à des facteurs exogènes et milite pour la thèse que je continue à défendre : Le pouvoir réel en Algérie n’a jamais appartenu ni au FLN ni à l’armée mais à d’autres sphères qui ont suffisamment de dossiers sur les Algériens et de connaissance sur l’Algérie pour instrumentaliser le FLN et l’ANP et les présenter comme des décideurs en organisant des conclaves « club des pins ». Ces sphères de décision ou d’influence sont étrangères avec leurs réseaux structurés dans l’économie algérienne et la bureaucratie des institutions de façade. Par la corruption, ils procèdent à la cooptation des cadres poussés à s’organiser en réseau mafieux de partages de rentes puis en réseaux matrimoniaux de partage de la légitimité des fortunes colossales accumulées dans l’économie informelle, dans l’import et à l’ombre du secteur public qu’ils ont sucé comme des sangsues.

Au sein de l’armée le même système de cooptation, de primes, de corruption a joué pour acheter le silence, les allégeances aux figurants dans l’armée qui ne sont pas le pouvoir réel mais qui ont la puissance de vider l’armée de ses meilleurs cadres. Quand on étudie les dictatures militaires dans le tiers monde, le turn over et les démobilisations sont rares dans la hiérarchie qui commandent et qui gouvernent. L’Algérie se singularise par un turn over, une mise à la retraite au sommet de la hiérarchie selon aucun critère logique et surtout une pléthore d’officiers généraux et d’officiers supérieurs contraires à la structure pyramidale équilibrée dans toute armée du monde et surtout contraire à la pyramide très en pointe dans les dictatures. Est-ce que les colonels du conseil de la Révolution de Boumediene pouvaient se faire virer comme des concierges ou se faire corrompre et laisser le pouvoir ? Où bien ils ne détenaient pas le pouvoir ou bien ils sont à l’instar de Nezzar des simples d’esprit, forts dans les calculs d’épiciers et d’allégeance. Sans doute les deux. Avec l’une, l’autre ou les deux possibilités, il est impossible de gouverner un pays complexe comme l’Algérie ni de l’emmener à cet état de délabrement mis en marge de la civilisation, de ruines jetées hors de l’histoire des hommes, de traitrise mettant la révolution algérienne en situation de tare, de honte que les journaux algériens affichent et que certains « intellectuels » proclament allant jusqu’à regretter le colonialisme voire solliciter son intervention.

2 – Nezzar, ce grand gaillard restait inconnu du public algérien qui considérait l’ANP comme la colonne vertébrale du pays et sa fierté nationale faute d’avoir des intellectuels qui exaltent la grandeur de ce peuple et le mettent face à ses devoirs. Malek Bennabi était inaccessible. Il est apparu comme chef des armées et décideur de l’Algérie le jour où Ali Belhadj, à la suite de la première guerre du Golf, a cru se substituer à l’état inexistant et aller défier l’ANP en tenue militaire faisant de l’ANP une armée de lâches, de traitres. Ali Belhadj a donné aux décideurs réels de faire monter au créneau médiatique Khaled Nezzar et de le présenter comme le véritable et unique patron de l’armée, le sauveur de l’Algérie contre l’intégrisme. Sans évoquer le vrai du faux des événements de Gammar, des camps d’entrainements militaires islamistes dans la région de Jijel et autres lieux qui impliquaient l’armée dans le champ sécuritaire et répressif, il y a une question à laquelle Ali Belhadj doit répondre : Qui lui a soufflé cette posture alors que trois logiques s’y opposaient. La première qui a intérêt à aller à la confrontation symbolique annonçant la confrontation militaire avec l’armée ? Qui a intérêt aux exacerbations politiques et sociales allant à la fragmentation de la société alors que l’agression impérialiste contre l’Irak était en voie d’exécution et que l’Algérie venait à peine de faire face aux opérations de subversions en Kabylie et surtout à l’agression israélienne en Tunisie qui est notre profondeur stratégique et à laquelle il fallait ouvrir un débat géostratégique, politique et technico militaire pour la défense du territoire et de sa profondeur stratégique, l’Algérie annonçait de grandes réformes politiques, sociales, économiques, culturelles qui demandent à être débattues, enrichies et accompagnées sinon clarifiées au lieu d’entrer dans la confusion des mots et des postures ? Si Ali Belhadj donne le temps de ses inspirateurs, il aura éclairé l’histoire algérienne et dévoilé le complot mené contre l’Algérie que sa rhétorique véhémente ne pouvait ni voir ni comprendre comme celle de l’ensemble des cadres du FIS.

3 – Le Général Liamine Zéroual était l’ennemi déclaré et l’opposé de Khaled Nezzar. Un professionnel, un pur produit de l’ANP, une possibilité de sortie de crise. Il avait confié au Général Djouadi le soin de dialoguer avec le FIS pour sauver l’Algérie qui politiquement, économiquement, socialement, diplomatiquement, sécuritairement, s’effondrait… Il n’a trouvé aucune disposition des dirigeants du FIS au dialogue par absence de culture du dialogue, par esprit de revanche, par esprit partisan et par méconnaissance de ce qui attendait l’Algérie. Tous les autres acteurs se sont détournés de lui le laissant isolé dans la Présidence sans cadres valables, sans chaine de transmission avec le peuple et face aux monstruosités des GIA et de leurs commanditaires qui l’ont poussé à jeter l’éponge et aller boire son whisky et faire sa partie de domino dans sa ville natale. Autant nous sommes friands de la culture du complot, de la culture messianique et des récits sur le Dajjâl, Gog et Magog, autant nous sommes des nullités en termes d’effort collectif, d’efficacité, de choix de priorités, de compromis en faveur du pays et de son peuple. Nous sommes une malédiction pour nous-mêmes. Nous sommes prêts avec la chute de Nezzar à croire que la voie est libre et qu’Allah (swt) nous a accordé un butin de guerre et qu’en criant « Allah Akbar » pour les uns et « vive la démocratie » pour les autres, nous aurons une Algérie souriante. Au moment où les Musulmans devenus crédules et pitoyables sous les omeyyades se sont mis à acclamer la mort d’Al Hajjaj Hassan Al Bassri leur a rappelé ce Hadith « Tels vous êtes tels vous serez gouvernés… Allah a en sa disponibilité mille Al Hajjaj qui vous feront gouter Son châtiment »

4 – Khaled Nezzar a montré son incapacité à gérer le dossier du livre du sous lieutenant Souidania. En attaquant un sous lieutenant déserteur par un procès en France, il a affiché ce que tout le monde disait : L’Algérie est dirigée par Hizb França et que tous nos malheurs viennent des Adjudants de l’armée française qui sont parvenus par Qodrat ‘Afrit au sommet des centres apparents de décision. La défaite lamentable du Général devant les Tribunaux français est un acte de haute trahison car le linge sale entre algériens est noté par le greffier français et versé aux nombreuses autres archives qui ne doivent pas être toutes en notre faveur et qui expliquent le degré de déliquescence des cadres algériens. Ce procès montre donc l’incompétence de celui qu’on présentait comme l’homme fort de l’Algérie. Il montre surtout l’incompétence des équipes de larbins qui sont à son service et qui auraient pu lui épargner la honte en France et l’arrestation aujourd’hui en Suisse. Cette affaire dévoile sans doute que dans ce vacarme, c’est la CIA qui a marqué un coup aux services français en faisant déjuger un de ses pions par ses tribunaux et que la lutte sur la prédation de l’Algérie est au profit des Américains. Les Français en définitive n’ont récolté que la poussière du vent qu’ils ont semé. S’ils étaient moins arrogants et moins nostalgiques de l’Algérie Française, ils auraient appris ce que l’Émir Abdelkader leur disait : « l’Algérie suffira à nos deux peuples si vous voulez la paix ».

Le Général s’est montré lui et Belkheir les ennemis jurés des Réformes politiques et économiques conduites par le gouvernement Hamrouche. Ces réformes bonnes en principe sur le plan de la liberté, de la souveraineté nationale, de la protection de la monnaie, du redressement de l’économie par la modernisation managériale se sont trouvés chahutées par le FLN, le RCD et le FIS. Excellentes dans leur contenu et leurs objectifs elles ont manqué de réalisme. On ne réforme pas une société sans sa participation ni en allant à contre courant des appareils. Elles ont manqué de pédagogie pour faire adhérer le FIS et faire participer le peuple. Elles ont surtout manqué d’un parlement élu démocratiquement. A ce jour j’ai du mal à comprendre comment espérer réformer le pays sans parti politique derrière soi, sans parlement légitime, sans une partie de l’armée. Les technocrates, dont les sincères étaient peu nombreux, ne peuvent faire une réforme et la conduire comme une révolution de palais. Les contradictions de ces réformes ainsi que les subtilités de leurs visées ne peuvent être saisies par Nezzar et Belkheir. L’instinct animal leur fait pressentir la pertes de quelques privilèges. Le temps a montré que parmi ces privilèges il y avait l’appropriation illégitime du foncier de la Révolution agraire, dénationalisé et distribué en dessous de table. Il y avait même un français de nationalité canadienne qui avait un immense verger entre ouled Fayet et Draria. Pour l’impérialisme français et américain ce n’est que broutille. Ce qui les intéresse est le démantèlement du secteur industriel, l’abolition des banques algériennes, l’ouverture au capital étranger et l’équipement de l’armée en matériel français et américain. Derrière cette bataille économique, il y avait une bataille civilisationnelle : Adosser l’Algérie comme comptoir commercial dans la Méditerannée. Le combat contre les réformes ou pour les coopter et les dénaturer était en réalité entre adosser l’Algérie à la rive latine ou à la côte est des Etats-Unis si ce n’est à la 6ème flotte de l’US Navy. A ce stade de la bataille, les simplistes et les technocrates, même issus des grandes écoles, ne peuvent voir ce qu’il a derrière les mots et derrière l’ébullition de la rue. Les Algérianistes compétents ont été très peu sollicités. A un problème stratégique on lui a apporté des solutions politiques d’un coté et des solutions démagogiques par les autres. Khaled Nezzar et Belkheir pouvaient aiguiser les contradictions et attaquer tous les fronts de l’intérieur selon un agenda ou deux agendas exogènes à l’Algérie. Une chose est certaine c’est qu’ils étaient bénéficiaires illégitimes de la privatisation du foncier.

5 – Le problème de Nezzar avec le sous lieutenant s’est transformé en autre problème avec un colonel de la Sécurité militaire, Mohamed Samraoui, qui attaque Nezzar sur la place publique européenne et dans les médias sous prétexte que ce dernier ou son entourage lui aurait ordonné d’assassiner le dirigeant du FIS en exil en Allemagne. Samraoui présente donc Nezzar comme un simplet qui ignore que ce genre d’assassinat peut être monté en France (sous entendant les réseaux algériens et la collaboration avec les services français) mais il ne peut pas être monté en Allemagne pays de droit, plus transparent et plus éthique que la France. En dehors du fait que nous tournons toujours autour de la France comme un âne tourne autour de la meule qui nous broie, posons-nous d’autres questions pour comprendre la suite de l’affaire suisse. La première question est tellement simple que l’esprit est mis en déroute : Comment ou pourquoi Mohamed Samraoui, ingénieur de formation, issu des grandes écoles du renseignement, champion militaire des échecs et colonel donc acquis au système ne peut pas convaincre un général, joueur de domino, que Rabah Kebir ne peut représenter un danger ni pour l’Algérie ni pour les éradicateurs ni pour l’armée ni un soutien pour le FIS car en dehors de sa rhétorique bigote, il n’a ni l’envergure d’un homme politique ni celle d’un opposant. L’Allemagne était une planque qui a servi d’autres intérêts que ceux des Algériens. Les services de renseignement ne peuvent pas ignorer les limites de Rabah Kébir ni le dispositif dans lequel il était pris en charge. Non seulement il a été un boulet pour son propre camp mais tout l’argent qu’il collectait il l’envoyait aux GIA, wa ma adràka mal gia ?

Mohamed Samraoui et ses chefs, même s’ils ne sont pas décideurs, connaissent les techniques d’exfiltration et la mise d’un agent en réseau dormant. Si l’assassinat de Rabah Kébir n’est d’aucune utilité il peut servir comme prétexte à une désertion ou à une exfiltration et à un stand by. Est-ce la repentance d’un converti au droit chemin ou est-ce le chemin logique de l’exfiltré qui infiltre une organisation. En suivant internet, cette conciergerie planétaire, on constate deux faits qui ne sont pas anodins. Mohamed Samraoui grimpent tous les échelons du mouvement algériens des officiers libres (MAOL) pour en devenir le chef. Dans la foulée ils fondent avec Mourad Dhina l’ancien chef du FIS à l’étranger le mouvement Rachad. Ce mouvement se distingue par une dénonciation du régime et une présence sur Al Jazeera et quelques grandes imbécilités qui ne peuvent échapper aux services algériens ou étrangers. Il n’y a pas de proposition d’alternative ni d’ingénierie pour le changement pacifique. Le peuple algérien et les miliaires algériens, y compris les officiers algériens, dénoncent le système algérien qui leur parait absurde et qui leur échappe. Le groupe Rachad a donné la parole à l’ancien ministre du Plan et ancien premier Ministre Algérien Abdelhamid la Science que le FIS a essayé de récupérer car il est parti en dissidence après avoir éclaté le scandale des 25 milliards de détournement sur la dette algérienne. Il est illogique, aussi bien pour un expert du renseignement que pour un parti politique qui veut se libérer du despotisme de Abassi Madani, de donner crédit à un homme dont la probité morale n’est certes pas mise en cause mais dont la gouvernance a été catastrophique. Cette « sommité de l’économie », alors qu’il était premier ministre, a travaillé sous les ordres du Général Gnayzia alors directeur central de la logistique et du même niveau intellectuel que Nezzar pour arrêter l’investissement productif en Algérie et le remplacer par des IVPE (Investissements de Valorisation du Patrimoine Existant), un gouffre financier qui n’apporte aucune solution managériale et industrielle à l’économie algérienne mise en panne. Ces mêmes illuminés dans le cadre d’une commission nationale ont démantelé le secteur public productif en le restructurant par des découpages administratifs alors que les lois de l’économie et du management parlent de regroupement des métiers principaux et de filialisation ou d’externalisation des métiers auxiliaires pour que l’entreprise se consacre à son véritable savoir faire. L’autre tâche était de subordonner la production à un plan mercatique et non l’inverse. Non seulement ceci n’a pas été fait mais aucun effort ni réflexion n’a été fait pour créer des bureaux d’études d’ingénierie pour mettre fin à la culture du gaspillage celle du « clé en main ». 30 ans après l’Algérie n’est pas capable de produire ses logements, ses trottoirs et le pire elle est obligée pour la rénovation de son parc électrotechnique, immobilier, pétrolier de faire des appels d’offres qui confie l’étude des besoins et l’évaluation des coûts aux constructeurs qui s’organisent en cartels contre les intérêts de l’Algérie.

L’autre membre fondateur de Rachad est un homme intelligent, belle plume mais comme tous les Algériens dans l’opposition il a du mal à gérer le clivage idéologique et à situer sa ligne de démarcation. Pour moi, hors tout appareil, celui du pouvoir ou de l’opposition, il s’agit de trouver un dénominateur commun entre les Algériens qui va cliver deux clans, un clan du changement et un clan du statut quo. Le système et l’expérience algérienne vont montrer que dans chaque clan on va trouver des laïcs de gauche, des libéraux, des nationalistes et des islamistes. La difficulté est de mettre en place le processus qui crée le clivage pour permettre à la majorité qui veut vivre ensemble en paix et dans le progrès de s’exprimer. La politique étant détruite et les partis étant noyautés par les services et désertés par le peuple, il faut lancer le débat d’idées et sur les idées, se mettre à fédérer. Les trois grandes idées pour la décade à venir sont : La liberté, la justice, le refus de l’intervention étrangère et l’économie fondée sur la justice sociale. Une fois l’Algérie réconciliée, sa constitution restaurée et les jeunes impliqués dans la politique et la prise en charge de leur destin, le clivage peut devenir plus tranchant car la société aura récupéré sa liberté de penser, de dire et d’entreprendre. Il ne peut s’agir de faire de la confusion en alignant tous les antagonismes politiques et idéologiques sur le rejet et la dénonciation du système sans alternative ni ingénierie de l’Alternative. Je lis ce qui s’écrit sur le site Hoggar de Abbas Aroua membre fondateur de Rachad, je vois l’inventaire de tous ce qui s’écrit contre le régime algérien. Il faut descendre dans une des casbahs d’Algérie et entrer dans une gargote pour entendre un jeune de 16 ans devant la grille de brochettes vous dire à l’occasion du discours de Bouteflika le 8 mars « qu’est ce qu’il va nous dire de nouveau. Il va parler pendant des heures de la participation de la femme à la révolution algérienne ». Ce jeune illettré est politiquement mur. Il attend autre choses de l’opposition. Aligner des thèses disparates jusqu’à lire des textes réfutant la charia islamique, traiter l’Islam de rétrograde, faire l’apologie du FFS et rendre le culte à Aït Ahmed ce n’est pas ce qu’on attend. Hoggar est devenu un cercle de privilégiés de la plume qui se parlent en autistes et en antagonistes. Il y a quelque chose qui m’échappe ou au contraire c’est tellement évident que je préfère ne pas en dire plus car comme disent les Algériens je vais devenir un Manchar qui déchire en descendant et qui déchire en remontant.

Un colonel des services de sécurité miliaire dans un pays où la sécurité militaire était présente dans toutes les négociations et toutes les signatures de contrats et dans toutes les enquêtes économiques ne peut ignorer ces choses, et s’il les ignore il ne peut apporter aucune expertise politique à un parti qui veut un changement pacifique mais qui n’a aucune connaissance des hommes et des processus qui ont ici construit et ailleurs brisé le rêve des algériens. Ce colonel a donc son statut de déserteur de l’armée algérienne, de fondateur d’un parti politique, d’ingénieur, de promu du KGB, de rebelle à la puissance des généraux qui ont investi en lui, de stratège en jeux d’échec qui sait faire le sacrifice de la reine ou des fous pour sauver son roi ou mettre celui de son adversaire en échec et mat. Avec ce profil, le mouvement Rachad aurait du disposer d’un allié de poids. Non seulement nous n’avons pas vu ce profil se manifester à travers le site de Rachad qui étale au grand jour ses limites. Est-ce que le diplomate fondateur de Rachad a le droit de s’allier avec le CNT Libyen ? Il ne s’agit pas d’un jeu pour narguer la diplomatie algérienne et l’armée algérienne défaillantes dans cette tragédie humaine et dans cette entorse au droit international. D’inspiration islamo-nationaliste, Rachad ne peut faire la faute partisane de Qaradhawi poussé par les FM ou celle de Sallabi poussé par son frère conseiller du roitelet qatari qui se gonfle comme la grenouille de la fable. Il sait que la cause de nos malheurs est l’occident impérialiste et que la logique de libération ne peut s’aligner sur la logique de domination comme il sait que l’Islam interdit de combattre sous l’étendard de la Jahiliya ou de donner le Walla aux mécréants sur les Musulmans. Il est incompréhensible de voir des alliances contre nature comme celle de soutenir les marches du samedi alors que tout indique que ce sont des marches organisées par Said Saâdi pour briser toute contestation populaire comme il l’a fait en poussant l’armée à interrompre le processus électoral. J’ai du mal à comprendre la victime supportant son bourreau. J’ai du mal à comprendre comment une poignée de cadres se disant de haut niveau politique, diplomatique, expliquent sur son site comment faire face aux grenades lacrymogènes comme s’il était un groupe des brigades rouges alors que sa vocation idéologique de préparation, d’organisation et d’exécution du changement est indépendante.

Nous semblons tous porter la même tare, le même simplisme, la même facilité de dénoncer sans offrir d’alternative, la même capacité à créer des appareils pléthoriques comme des coquilles vides. Mohamed Samraoui en homme avisé et expert des structures et des manœuvres n’a rien apporté à Rachad. Il a fait quelque chose de sublime : Sans papier, recherché et connaissant les enjeux politiques et sécuritaires de l’Algérie il se permet d’Aller en Espagne pour participer à un tournoi d’échecs. Bien entendu, il se fait arrêter avec une publicité médiatique qu’il allait être remis aux autorités algériennes. Il ne fut pas remis aux autorités algériennes mais aux autorités allemandes, celles qui ont géré Rabah Kebir. Nezzar dit : si vous me décrivez ces gens comme un monstre c’est que je suis un monstre. C’est la réponse d’un benêt qui confirme que ceux qu’il a formé et qui l’ont servi sont des simplets. Leur diabolisme et leur art de placer les pions, d’avancer et de reculer dans l’opacité qu’ils savent rendre étrangement transparente montrent qu’il y avait un scénario de reconfiguration de l’Algérie où les anciens sont déjà inscrits dans le compte des morts comme Belkheir ou des futurs morts politiquement et économiquement comme Nezzar ou d’autres. Les jeunes loups, les seconds couteaux qui ont exécutés les ordres des simplets sont prêts à la relève pour servir dans l’opacité totale et dans le mépris des algériens considérés comme des abrutis. Rien ne dit que l’affaire espagnole qui a été un prextexte pour Samraoui de se dégager de Rachad ne rentre dans ce scénario d’exfiltration qui annonçait un processus de changement en Algérie qui a été retardé ou mal exécuté.

6 – L’arrestation de Nezzar en Suisse semble s’inscrire dans l’épilogue de la succession de Bouteflika. Il n’y a pas d’Etat avec son droit, ses institutions et ses Commis mais des confréries de mafieux, de marabouts et d’alliances parentales qui luttent pour placer leur parrain américain, saoudien ou français. Quand le journal Al Watan fait des comptes rendues sur l’audition d’un général algérien, c’est honteux pour notre pudeur mais quand ce même journal était le vassal de Nezzar et qu’il change de fusil d’épaule en montrant les imbécilités de Nezzar accusant Aït Ahmed d’agent du FIS et présentant la contradiction à son propre parrain en présentant Ait Ahmed comme le Messie de l’Algérie. Quand je lis des écrits de gens d’un gabarit plus élevé sur le plan intellectuel donnant la Béatitude ou le sacrement à Aït Ahmed, je me dis que chacun est en train de se positionner en futur acteur non en Algérien mais en revanchard. Al Watan n’aurait jamais pris ces largesses humiliantes envers son parrain s’il n’a pas reçu l’ordre de son parrain réel. Khaled Nezzar est un Pinocchio jeté en pâtures comme un bouc-émissaire.

7 – Le presse algérienne, vicieuse et sans morale, nous montre Nezzar sous les traits d’un homme terrorisé. Ce n’est plus l’homme arrogant et colérique du tribunal parisien où il se sentait chez lui, ici il est en territoire inconnu. L’inconnu fait peur. Cette peur réelle ou exagérée par la presse témoigne de deux choses. La première c’est toujours un ignorant. Il ne risque pas d’être extradé en Algérie. Il ne risque pas d’être condamné à mort ni d’être torturé. A son âge et ancien militaire, il peut supporter stoïquement les difficultés d’un cachot, qui comparé à ceux de l’Algérie, est un palace 5 étoiles. La peur ne vient ni de l’inconnu ni du cachot ni de la conscience absente, elle vient de l’être primitif qui comme un animal sent que les couteaux sont aiguisés par les siens qui ont fait beaucoup de vide dans le sérail pour faire entrer l’Algérie dans un ordre, une logique et une discipline conforme au schéma que se fait l’empire américain de son vassal. Ce schéma est servir l’OTAN et les intérêts économiques américains en ordre serré. L’Amérique ne réfléchit pas en pays mais en zone et elle a jeté son dévolu sur l’Algérie pour conduire l’Afrique du Nord. Jusqu’à ce jour elle rencontre l’indocilité, l’inculture et l’esprit de douar des Bachaghas algériens. La miséricorde de Dieu est dans notre malheur. Si nos élites étaient plus intelligentes, il y a longtemps que la prière du vendredi aurait été dite en langue anglaise. Même dans notre douleur nous devons garder la lucidité et l’espoir. Pour le moment la phrase célèbre du grand éradicateur Réda Malek « la peur doit changer de camp » a une valeur de courant alternatif en Algérie.

8 – Pourquoi Khaled Nezzar fait des déclarations sur Ait Ahmed telles qu’il est un agent du FIS ? Est-ce que dans son ahurissement de se voir lâché par les siens, il se rabat sur la personnalité la plus en vue en Suisse ou est-ce qu’il fait comme Ponte Pilate devant le crucifié « ecce homo » c’est l’homme laissant les historiens à ce jour incapable s’il désignait le traitre qui l’a mis sur une fausse piste ou l’homme qui lui a résisté et qu’il voit en sosie et à qui il rend hommage…

9 – L’autre question est celle de voir les étrangers au premier plan dans la défense de nos intérêts ou dans la promotion de nos trahisons comme si nous sommes incapables de nous défendre et incapables d’assumer notre lâcheté. On cite l’ONG Trial qui est derrière son arrestation. Une recherche sur Internet nous met face à son identité : Loge maçonnique. Une recherche plus poussée nous met face à une autre réalité: Loge maçonnique sous contrôle de la CIA. Je ne suis ni expert en occultisme ni un apprenti sorcier d’Yves Bonnet ou d’Alain Chouet qui connaissent les réseaux occultes algériens ainsi que les microcosmes de la politique et de l’aristocratie algérienne pour confirmer ou infirmer la nature de Trial mais les journalistes algériens proches des milieux algériens, français et américains peuvent nous donner la réponse sur l’enjeu de l’arrestation de Nezzar : La fin du Hizb frança au profit du Hizb américa à moins qu’il y ait un sursaut de dignité, peu probable, de tirer leçon du cas libyen et organiser un front de changement sur le clivage idéologique : Résistance contre servitude. Pour l’instant, les faits rapportés par la presse algérienne sont gravissimes : Le Général en retraite Khaled Nezzar accuse le FFS et le département d’Etat américain. Cela ne prouve rien sauf comme on dit en algérien « iyzid at tayn bella ». Est-ce qu’il fait appel à la France son allié, prouvant que l’Algérie est une lutte entre la Cia et les services français dont il est l’homme de main ? Est-ce qu’il y a un lien, selon lui ou selon la presse algérienne, entre le FFS et le département d’état américain tout particulièrement quand on annonce depuis plusieurs jours le retour de Da Hocine comme on avait annoncé le retour de feu Boudiaf.

10 – Il n’est pas anodin que la presse au main de Nezzar et consort fasse bien avant son arrestation grand bruit sur la tyrannie de Boumédiene alors que tous les témoins l’accablant dans cette presse anti-nationale et anti-révolution l’ont servi avec zèle. Il est encore aussi surprenant qu’on fasse dire à Tahar Z’biri que son coup d’état manqué contre Boumédiene avait pour objectif l’instauration de la démocratie et non le refus de voir les Déserteurs de l’armée française prendre les commandes de l’armée au détriment de l’ALN. Nous assistons à un travail de brouiller les cartes et de donner légitimité historique aux éradicateurs tout en réhabilitant dans la mémoire du peuple, ceux avec qui la France a négocié, refusant de négocier avec les Moujahiddines et ceux à qui elle a remis les clés des casernes, des administrations alors que les Moujahiddines descendaient des maquis épuisés par manque de logistique. A chaque événement important en Algérie on assiste à des règlements de comptes, à des retournements historiques et à une presse qui n’a aucune expertise en matière d’investigation et qui se met à livrer des aveux, des révélations.

En conclusion : La culture orale, par le dialecte qui manie des choses et manipule des hommes et non des idées, à laquelle s’ajoute la culture de l’opacité ainsi que celle de l’allusion et de la métaphore, nous rendent tous difficilement compréhensibles et mauvais informateurs que nous soyons général tombé dans un filet, journaliste écrivant sur le filet, imam commentant sourate al Kahf ou simple commun. Mais la mémoire collective de l’occupé durant 132 ans nous a rendu sensible comme des radars de pointe détectant les changements en cours. L’Algérien parvenait à donner avec exactitude le nom du président, du premier ministre et la composition du gouvernement en jouant au domino ou à la rounda tournant le dos à la société civile et politique.

{Allah ne change point ce qui est dans ce peuple tant ce peuple ne change point ce qui est en lui}

Tant que ce peuple n’a pas changé et produit une élite, la succession de Bouteflika comme celle de Chadli et comme celle de Boumediene restera l’affaire des initiés, les experts en tmarbites, tkharbites et tayhoudites. J’étais contraint de citer des noms pour faire oeuvre pédagogique sur les maladies de l’Algérie et montrer mon intime conviction que l’Algérie n’est pas dirigée par des Algériens. Celà n’est pas nouveau. Nous sommes en train de rééditer le congrés de la Soumam qui donne priorité de l’extérieur sur les Moujahiddine de l’ALN sachant que cet extérieur était déja gangréné par le luxe, le sexe, les rapports ambigus avec la France et le Maroc.

Omar Mazri – Auteur écrivain :
– Déontolgie et actes pédagogiques
– La République et le Voile : Symboles et inversions
– Gaza : La bataille du Forqane
– Aimer : « la Voie coranique »
– Les « Révolutions arabes » : Mystique ou mystification?