« La monnaie – Histoire d’une imposture » de P. Simonnot et C. Le Lien

La monnaie a une grande importance dans le fonctionnement des économies. Le grand public européen commence à s’en rendre compte avec la crise de l’euro.

Le but du livre de vulgarisation de Philippe Simonnot et de Charles Le Lien est de montrer comment la monnaie déconnectée de l’économie réelle et de l’encaisse métallique est une véritable imposture, à l’origine des crises du XXe siècle et de la crise actuelle.

Qu’est-ce que la monnaie? Afin de faciliter les premiers échanges librement consentis, dans lesquels chacun trouve son compte, entre individus propriétaires de biens, la monnaie s’est substituée spontanément au troc bilatéral, qui devenait de plus en plus complexe avec la multiplication des échanges.

Quelles sont les qualités requises d’une monnaie? La facilité de transport et les moindres frais de sécurité, la divisibilité et la conservation de valeur au cours du temps. Très vite les métaux précieux sont apparus comme remplissant au mieux ces qualités.

La monnaie n’est ni un bien de consommation, ni un bien de production. C’est un bien d’échange. Au début la monnaie est affaire privée, indissociable du marché auquel elle permet de fonctionner. Mais peu à peu l’Etat va s’immiscer dans la fabrication monétaire sous prétexte d’en garantir le bon aloi et de réduire les coûts d’échange.

Très vite l’Etat, par la frappe de monnaie, va dégager du profit en imposant aux acteurs du marché sa valeur de la monnaie – le cours légal -, en la vendant plus chère que le métal qui la constitue, en la manipulant, première imposture, mais limitée puisqu’il ne lui est pas encore possible de créer de monnaie ex nihilo.

La monnaie-papier va alors faire son apparition pour réduire davantage encore les coûts des transactions engendrés par l’usage des monnaies métalliques, mais elle reste gagée sur les métaux précieux, plus particulièrement sur l’argent et surtout sur l’or. Les agents spécialisés opèrent également des virements entre comptes courants ouverts chez eux par les déposants.

La détention d’or est réduite dans les périodes de prospérité parce que les déposants ont confiance. Inversement dans les périodes de doute, ils veulent le retirer tout de suite. Le système monétaire d’étalon-or est « le plus puissant facteur de retrait de l’or de la circulation monétaire ».

Avec le temps va naître la tentation de créer de la monnaie, en ouvrant des comptes courants et en émettant des billets de moins en moins gagés, voire plus du tout, sur des réserves métalliques. L’Etat va s’engouffrer dans cette brèche. Il pourra compléter ses besoins en ressources par la création monétaire en sus des impôts et des emprunts.

Sous l’Ancien Régime la création monétaire est limitée parce que les besoins sont moindres que de nos jours et que les obstacles à l’absolutisme sont plus grands qu’on ne le pense aujourd’hui. La technostructure de la monarchie française au XVIe siècle représente tout juste 4 pour mille de la population du royaume, à comparer aux 25% de la population active que représentent les trois fonctions publiques françaises actuelles…

En fait l’avènement des banques centrales – en 1672 en Angleterre, en 1803 en France, en 1913 aux Etats-Unis -, permet aux Etats de lever les derniers obstacles pour créer de la monnaie ex nihilo en leur octroyant le privilège exclusif de l’émission de billets.

Cet avènement profite aussi aux banques, qui sont de plus en plus grandes, lancées qu’elles sont dans une course aux clients – loans make deposits -, échappant aux lois du marché à la faveur de réglementations qui les protègent, toujours plus déresponsabilisées par les privilèges qui leur sont accordés ainsi que par l’assurance que les banques centrales viendront à leur secours en cas de défaut.

Les Etats n’ont plus aucun frein à leur vertige de créer de la monnaie artificielle le jour où la convertibilité du dollar en or sera suspendue provisoirement, en fait définitivement, par Richard Nixon, le 15 août 1971, alors que cette convertibilité est « une condition nécessaire, mais non pas suffisante, à garantir un système monétaire mondial solide ».

Cet abandon de la convertibilité est en fait l’aboutissement d’un long processus au cours duquel, l’or toujours plus vilipendé, le dollar devient une monnaie complètement « déréalisée ». Paradoxalement l’or monétaire, détenu comme encaisse métallique, passe totalement des mains des particuliers à celles des banques entre 1845 et 1935…

En août 1914 toutes les monnaies occidentales suspendent pour toujours le régime de l’étalon-or qui a assuré la stabilité monétaire pendant les deux siècles précédents. En 1922, au lieu d’augmenter le prix de l’or pour tenir compte de la dépréciation des monnaies par rapport à l’or, ce régime est remplacé par le régime de l’étalon de change-or.

Dans ce régime du gold exchange standard, les autres monnaies sont désormais gagées sur l’or et les deux devises clés que sont le dollar et la livre sterling, permettant aux Etats-Unis et à l’Angleterre d’économiser leur or et de bénéficier du « singulier privilège de ne pas équilibrer leur balance commerciale », les dollars et les livres étant replacés dans ces deux pays.

Dans le régime de l’étalon-or, gold standard, au contraire, « le pays déficitaire est obligé de rétablir sans délai sa balance des paiements parce qu’il est obligé de payer en or son déficit et que cette sortie d’or le force à réduire la masse des moyens de paiement en circulation, ce qui se traduit par une baisse des prix et par conséquent par un rétablissement de sa compétitivité sur les marchés étrangers ».

Avec le gold exchange standard les déséquilibres de balance de paiement ne sont pas corrigés et sont même amplifiés provoquant « un besoin de liquidités disproportionné ». Ce régime sera pourtant consacré en juillet 1944 à Bretton Woods, avec une différence toutefois. Les monnaies émises par les banques centrales ne seront plus gagées que sur l’or et leurs réserves en dollars, la livre sterling ayant perdu son statut de devise clé.

Les auteurs soulignent qu’il existe une autre création de monnaie, qui n’est ni gagée sur l’or ni sur le dollar, mais sur une activité économique réelle. Ce sont les billets commerciaux qui occupent la plus grande part et qui ne sont en réalité que des avances sur recettes:

« De cette manière seulement, l’achat de papier par la banque centrale garantit la poursuite de l’équilibre dynamique entre création de richesses et émission de monnaie, c’est-à-dire la croissance économique dans la stabilité monétaire. »

Sous la pression des Etats, les banques centrales vont de plus en plus être contraintes de détenir dans leurs portefeuilles des titres de dettes publiques, qui sont de fausses créances – puisqu’elles ne sont pas au final destinées à être remboursées -, et qui sont de fait génératrices de fausses monnaies.

Ce dirigisme monétaire est aussi néfaste que peut l’être le dirigisme économique. Il a pour origine théorique le mythe monétariste, selon lequel il est possible de contrôler la masse monétaire, pourtant indéfinissable et fluctuante, pour contrôler la hausse des prix, alors que les liquidités internationales connaissent une croissance exponentielle, la réglementation bancaire n’ayant pas réussi à plafonner l’activité bancaire, mais à plafonner les fonds propres des banques…

L’euro est la monnaie artificielle par excellence. La zone euro est en effet composée de pays dont les divergences conjoncturelles ne peuvent pas être compensées. La circulation des capitaux et surtout des hommes y est difficile, en raison « de toutes sortes de rigidités réglementaires, traditionnelles et institutionnelles »:

« A défaut d’adosser l’euro sur l’or, il faudra bien, hélas!, lui trouver une base politique. Laquelle ne pourra être qu’une Europe fédérale. »

Europe fédérale, dont les peuples européens ne veulent pas…

La définition que donnent les auteurs de l’Etat providence dans leur conclusion montre le lien étroit qui existe entre lui et la conception actuelle de la monnaie:

« De faux droits financés toujours plus par de la fausse monnaie. »

Pour sortir de la crise:

« L’important est de rétablir un ancrage réel de la monnaie internationale, car c’est la dichotomie, inédite à cette échelle, de l’unité monétaire de tout actif réel qui est à la base de la déconnexion du réel et du financier que tout le monde déplore depuis longtemps sans en connaître le véritable point de départ. »

En conclusion les auteurs préconisent donc:

– « l’établissement d’une unité de compte distincte de toute monnaie nationale existante »;

– le cantonnement de la puissance publique à « son rôle de garant de l’honnêteté monétaire et de la bonne foi publique », « par une déréglementation véritable, monétaire et fiscale, puisque c’est par une accumulation de réglementations spécifiques visant à édulcorer les disciplines monétaire et budgétaire que l’Etat, les gouvernements et plus largement les secteurs publics ont pu se tailler la part du lion dans les richesses nationales »;

– le rôle redonné à l’or, grâce à la clause de convertibilité et à sa défiscalisation, « de gardien du gardien de la monnaie ».

Francis Richard

La monnaie –  Histoire d’une imposture, de Philippe Simonnot et Charles Le Lien, 272 pages, Perrin ici

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