l’Emir Abdelkader et la kabylie

14/11/2012

ImagePréparé dès 1803 par Napoléon 1er pour contrôler la Méditerranée et damer ainsi le pion à l’Angleterre qui avait aussi des visées d’occupation des
« pays barbaresques », le plan de débarquement des troupes françaises à Sidi Fredj, le 14 juin 1830, ne fut mis en œuvre par Charles X que près de trente ans plus tard.

Cette invasion n’avait certainement pas son origine dans un soi-disant « coup d’éventail » qu’aurait donné le dey Hussein au consul français Deval lors d’une entrevue au sujet d’un contentieux portant sur du blé vendu à la France par la Régence à l’époque de la Révolution.

Les motifs étaient bel et bien de coloniser une riche contrée
« non loin des côtes de France »
et de dominer la Méditerranée face à l’hégémonie ambitieuse de l’Angleterre .

Cependant, bien que la Régence ait été sérieusement affaiblie par le déclin de l’Empire ottoman, le débarquement d’une armée forte de plus de 35 000 hommes près d’Alger se heurta à la réaction vigoureuse des populations qui se mobilisèrent spontanément pour résister à l’invasion.

Les tribus de la Mitidja et de la Kabylie se portèrent sur le champ de bataille pour renforcer les troupes du dey, notamment lors de la bataille de Staouéli.

Les populations paysannes venues renforcer le corps des Janissaires.
Mal entraînés aux batailles frontales, armés de quelques vieux fusils, de yatagans et de flissas, sans entraînement militaire aucun,

ils ne pouvaient faire face, malgré leur bravoure et leurs sacrifices, à une armée expérimentée, technologiquement plus avancée et maîtrisant parfaitement l’art de la guerre.

L’armée du dey, ou son semblant, mal préparée pour résister à une des meilleures armées d’Europe, de surcroît mal commandée par un parent du dey décrit comme incompétent et timoré, dut céder en quelques jours, après un baroud d’honneur, ouvrant ainsi la voie à la reddition de la ville, de son dey et du trésor de la Régence, au général de Bourmont le 5 juillet 1830.

La résistance populaire ne cessa point cependant.

Ainsi, lors de l’expédition menée par l’armée d’occupation pour la prise d’Oran, les chefs de tribus mobilisèrent les populations pour résister à l’envahisseur.

Le jeune et futur Emir Abdelkader, accompagnant au combat son père El Hadj Mahieddine, se serait distingué par son sang-froid et son audace lors de la défense de la ville .

Devant l’ampleur de l’épreuve à laquelle il fallait faire face, El Hadj Mahieddine mesura le désarroi des populations et leur peine.

Ainsi, quand les chefs des Hachem, des Béni Amer( ma tribu), des Garaba et des autres tribus offrirent à Hadj Mahieddine la lourde charge d’Emir pour mener la lutte contre les troupes d’occupation, il déclina cet honneur en raison de son âge et proposa son jeune fils pour diriger la résistance.
Le 22 Novembre 1832, dans la plaine d’Eghris, Abdelkader fut élevé au rang de chef par toutes les tribus de la région.

Le jeune Emir savait qu’il venait d’être investi d’une charge lourde de responsabilités.
Sa première mission, la plus urgente et non des moindres, consistait à réaliser l’unité nationale afin de faire face à un adversaire puissant et bien armé.

Il n’était point facile, en effet, de taire les dissensions entre tribus, les égoïsmes et les querelles qui déchiraient les populations, longtemps sous-administrées et livrées à elles-mêmes.

Il devait vaincre les résistances de certains chefs de tribu dont les comportements féodaux et les compromissions leur faisaient rejeter toute tentative d’unité nationale et de résistance à l’occupant.

L’Emir n’avait alors d’autre voie que le recours à la force
– procédé qu’il n’appréciait guère pourtant-
pour châtier les collaborateurs, fussent-ils puissants, comme ce fut le cas du caïd de Bethioua qui commerçait avec l’occupant en lui vendant des chevaux.

La réputation de sagesse et de justice du jeune Abdelkader, ses qualités de chef, dépasseront bientôt l’ouest du pays pour gagner toute l’Algérie.

Ainsi, comme l’écrivit plus tard un officier français au sujet de l’Emir :

« Si l’on avait contesté l’empire universel à l’élu de quelques tribus, on sentait peu à peu l’importance d’y laisser parvenir celui qui se montrait, à l’œuvre, digne en effet de commander sur tous. » .

De fait, l’influence d’Abdelkader s’étendit très rapidement à tout le pays, et notamment en Kabylie, on l’on s’inquiétait vivement de la présence à Alger des troupes françaises.

Les tribus de la région envoyèrent à l’Emir un messager en la personne d’El Hadj Ali Ould Sidi Saïd des Aït Khalfoun, pour solliciter son appui et lui faire part de leur désir de combattre sous son autorité.

Abdelkader conféra le titre de khalifa à El Hadj Ali et le chargea de porter des messages aux chefs des tribus, notamment à celui des Flissa, El Hadj Ben Zamoum et à Belkacem Ou Kaci de la tribu des Amraoua, pour leur annoncer sa prochaine visite et leur demander d’apporter, en attendant, un appui effectif à son khalifa désigné.
El Hadj Ali revint donc en Kabylie en 1837, escorté par une colonne de l’Emir composée d’une vingtaine de cavaliers .

Un an plus tard, El Hadj Ali retourna vers Abdelkader pour lui faire part des résultats de sa mission et lui signaler, notamment, le traitement qu’il a dû subir auprès de quelques tribus arrogantes des Koulouglis
(métis issus de mariages mixtes entre autochtones et Turcs),
établis à l’est de la Mitidja, qui refusèrent de reconnaître son autorité.

Ce qui rendait ces tribus coupables aux yeux de l’Emir, c’était la collaboration ouverte qu’elles entretenaient avec l’occupant, bravant les ordres qu’il avait donnés de ne point commercer avec l’ennemi.

L’attitude de défiance de leur caïd El Bayram, irrita Abdelkader au plus haut point.

L’Emir se présenta donc en Kabylie avec une armée régulière de cavalerie et d’infanterie et installa son camp pour un temps à Bordj Bouira.

Quand les tribus apprirent que l’Emir conduisait ses troupes en personne, toutes se présentèrent à lui pour accueillir l’homme dont l’aura avait gagné tout le pays.

Dans sa magnanimité, il accorda le pardon aux tribus Koulouglis dissidentes afin de renforcer les rangs de la résistance et chargea ses lieutenants de ramener les fuyards en les assurant de son pardon .

Les tribus kabyles allèrent à la rencontre de l’Emir, chargées de présents ; ainsi, les Amraoua lui offrirent 150 mulets chargés de figues, de raisin sec, d’huile et de cire pour les besoins de son armée.

L’Emir proposa le commandement du Sebaou à Belkacem Oukaci chef des Amraoua.

Ce dernier déclina avec respect cet honneur en indiquant à l’Emir que dans l’état de guerre qui sévissait, le premier rôle devait revenir, comme de tradition, aux chérifs ; il suggéra à l’Emir de conférer le titre de Khalifa à Si Ahmed Ben Salem qui appartenait à la noblesse et déclara qu’il se contenterait, pour sa part, du second rang.

L’Emir, favorablement impressionné par l’humilité de Belkacem Oukaci, fit alors appeler Si Ahmed Ben Salem qu’il investit devant le public du titre de Khalifa en le revêtant d’un burnous et en faisant jouer la musique en son honneur .

Ahmed Ben Salem appartenait à la tribu des Béni Djaâd ; cette dernière était étroitement liée à la tribu des Béni Yala.
Les Béni Djaâd étaient assez puissants en nombre et pouvaient réunir une armée forte de 2 600 fusils.

Ahmed Ben Salem était alors âgé d’une quarantaine d’années.

Sa force morale et sa piété étaient reconnues de tous selon les témoignages de l’époque ; les tolbas le citent comme un homme instruit, laborieux et plein de dignité dans ses manières ; les guerriers vantent sa prudence au conseil, sa bravoure dans le combat et son habilité à manier un cheval .

Au nord des territoires des Béni Djaâd, se trouvait le vaste territoire montagneux des Flissa Oum El Lil sur lequel commandait la famille Ben Zamoum.

D’après la légende, le qualificatif d’ « Oum El Lil » attaché aux Flissa, qui signifierait « enfants de la nuit », viendrait de combats nocturnes très audacieux qu’ils livraient aux Turcs,

combats autour desquels ils leurs détruisirent plusieurs camps .

Des l’annonce de l’arrivée de l’Emir en Kabylie, El Hadj Ben Zamoum se rendit à sa rencontre ; Abdelkader l’investit aussitôt du titre d’Agha des Flissa, des Maâtka, des Beni Khalfoun, des Nezlyoua, des Guechtoula, des Oulad Aziz et des autres tribus situées sur son territoire.

Quant au commandement de Ben Salem, il fut complété par un remaniement opéré par l’Emir ; il détacha l’Aghalik des Béni Slimane du Beylik de Médéa et l’adjoignit au Sebaou puis ces dispositions prises, et après avoir prescrit l’établissement d’un poste a Bordj Sebaou, Abdelkader recommanda encore une fois aux différents aghas d’accorder aide et obéissance à son Khalifa Ben Salem, puis il retourna dans l’Ouest.
En 1839, Abdelkader visita une seconde fois la Kabylie accompagné de cent cavaliers. Ben Salem le rejoignit à Bordj Hamza où il campait, le conduisit dans sa famille à Bel Karoube et lui offrit l’hospitalité .

C’est à l’occasion de cette deuxième visite que I’Emir, accompagné par son Khalifa, parcouru de long en large toute la Kabylie, se rendant à l’Est jusqu’à Béjaïa, et à l’Ouest, à Thenia, non loin d’Alger déjà occupée depuis le 5 juillet 1830.
De Bel Karoube, Ben Salem accompagna Abdelkader à Bordj Boghni et à Sidi Ali Moussa.
« Tous les habitants surent bientôt que l’Emir Abdelkader,

le ‘’jeune sultan’’ qui avait fait aux chrétiens une guerre acharnée », était chez eux.

La présence d’un tel homme dans leurs montagnes fit une vive sensation, et les Maâtka, les Guechtoula, les Béni Zemenzar, les Beni Abd El Moumen, les Beni Aïssi, et les Flissa vinrent le visiter

La tente de l’Emir était pressée par les Zouaoua qui le regardaient avec des yeux étonnés ; aucun d’eux toutefois n’osait y pénétrer ;
les moins indiscrets, accroupis à l’entour, en relevaient les bords pour voir sans être vus .
De Sidi Ali Moussa, l’Emir se rendit à Bordj Tizi Ouzou chez les Amraoua où il passa la nuit.
Il partit ensuite pour Dellys, accompagné par Sid Abd er Rahman, lieutenant et parent de Ben Salem.

A Dellys, Abdelkader aurait fait remarquer à son compagnon que la place ne présentait aucune sécurité contre une éventuelle invasion des troupes d’occupation.
Daumas rapporte l’anecdote suivante d’une conversation entre l’Emir et Sid Abd er Rahman :
Citation:
« Comment pouvez-vous vous résoudre à habiter une ville du littoral ?
Quant à moi, je n’y passerais pas une nuit sans me faire bien garder de crainte d’être surpris par les chrétiens. »
Sid-Abder-Rahman répondit :
Citation:
qu’il y restait sans inquiétude, parce que, aux dires des gens du pays, deux marabouts, Sidi Soussan et Sidi Abdelkader, protégeaient la ville contre les attaques des infidèles, l’un du côté de la terre, l’autre du côté de la mer.
Citation:
Etiez-vous présent,
lorsque ces marabouts firent les promesses sur la foi desquelles vous dormez ?
demanda l’Emir à Sid-Abd-er-Rahman !
Citation:
Non.
Citation:
Eh bien, négligez ces propos populaires,
puisque rien ne peut s’opposer à la volonté divine.
Prenez donc vos précautions.
Nous ne devons avoir aucune confiance.
La paix ne peut durer.
L’Emir aurait ajouté :
Citation:
« Envoyez vos bagages à la montagne, et ne laissez ici que votre famille et votre cheval. » .
Après son séjour à Dellys, Abdelkader alla visiter le marabout de Bou Berrak, situé dans le pays des Ouled-Si-Omar-el-Cherif ; il y déjeuna et alla passer la nuit à Haouch-el-Nahal, chez les Issers.

Les chefs de ces tribus vinrent l’y trouver ; il les engagea à transporter tous leurs effets sur les points culminants, et surtout à ne pas laisser leurs grains dans la plaine, mais à les enfouir dans des silos sauvages.
Il donna les mêmes conseils à toutes les tribus qui campaient dans les vallées.
Citation:
« Ne croyez pas, leur disait-il, à la continuation de la paix ; bientôt elle sera rompue. »
Lors de sa visite aux Issers,
l’Emir se rendit au marabout de Bou-Mendass (Boumerdès ?), auprès d’EI-Djebil.
C’était un pic élevé d’où il pouvait découvrir Alger. Il se fit donner sa longue vue et sonda la ville avec soin, s’informant de tous les points et recueillant des observations minutieuses sur le pays qui s’offrait à ses yeux.


L’Emir continuant son périple, se rendit chez les Béni Aïcha, fraction des Khechna.
Il y fut bien reçu et force coups de fusils furent tirés en signe de réjouissance.

Comme on pensait qu’il y passerait la nuit, on lui prépara la diffa
(repas des invités de marque)
mais à la tombée du jour il partit, et alla coucher à Bou-el-Ferad.

Le lendemain, on le vit de bonne heure à Tamdiret chez les Flissa où se trouvait le camp de Ben Salem .
Apres son séjour chez les Flissa où il aurait passé deux jours et deux nuits, il se rendit à Sidi Naâmane, chez les Amraoua.
Les gens de l’Oued Neça (Oued Sebaou ?)
vinrent lui offrir des présents considérables qui consistaient en figues, huile, cire et savon.

Il manifesta ensuite l’intention de se rendre chez les Zouaoua et de pousser ensuite jusque sur les hauteurs de Béjaïa.
Les chefs des Amraoua et des Flissa l’accompagnèrent à Tamda, près de Ras Oued-el-Neça.
De là, il se rendit à Akbou, puis chez les Sidi-Yahya-bou-Hatem, au-dessus des Beni-Ourghlis, ensuite chez les Toudja, de là chez les Tamzalet, patrie de la famille des Ouled-ou-Rabah ; il se rendit ensuite chez les Beni-bou-Messaoud,
enfin chez les Sidi Mohammed-ou-Maâmeur, sur la Soummam, en face de Béjaïa .

Pendant toute la durée de sa visite, l’Emir fut l’objet d’un accueil exceptionnel, fidèle en cela aux coutumes et traditions des peuples de la région.
Daumas en donne encore le témoignage suivant :
Citation:
Pendant tout le trajet, Abdelkader fut bien traité ; plus d’une fois il eut à subir une très importune quoique très généreuse hospitalité.
A peine arrivé au gîte, de nombreux Kabyles, tête nue et le bâton à la main, venaient lui présenter la diffa de leur pays, énormes plats en terre
(djefena)
remplis de couscous et parsemés de quelques morceaux de viande sèche et prièrent leur hôte de manger dans leur djefena ; pour ne pas faire de jaloux, Abdelkader fut ainsi forcé de toucher aux plats sans nombre dont il était entouré .
Après sa visite aux tribus de la Soummam, sur le chemin du retour, Abdelkader se rendit à Khelil-ou-Iguefes et dut coucher chez les Beni-Brahim. La, Ben Salem le quitta après avoir reçu ses instructions et s’en retourna chez lui avec le chef des Flissa, El Hadj Ben Zamoum.

L’Emir arriva à Bordj el Bouira, en passant derrière les monts Djurdjura. Il parcourut en longueur et en largeur la plaine de Hamza, et disparut bientôt en s’enfonçant dans le Gharb .
L’empreinte laissée par l’Emir dans l’esprit des populations de la région durant sa visite ne s’estompa qu’au fil des générations.

A la qualité de l’accueil qui lui fut réservé, la dimension humaine, religieuse et militaire de son auguste personne fut reconnue de tous, comme en témoignent des écrits sur cette période héroïque de la résistance nationale. Son autorité fut obéie par l’ensemble des tribus durant ses années de lutte et jusqu’à sa reddition en 1847.

Tel fut l’accueil qu’Abdelkader, aux plus beaux jours de sa puissance, reçut dans les montagnes de Kabylie.

Pendant ce court trajet, il avait su se faire apprécier des fiers et énergiques montagnards.
La simplicité et la pureté de ses mœurs, son affabilité, sa piété, sa science, sa brillante réputation de guerrier, son éloquence de prédicateur, tout en lui saisissait.
Aucun de ceux qui purent le voir et l’entendre n’échappèrent à cette influence.
Des poètes en firent le sujet de leurs chants .
Ainsi devait écrire à son sujet, non sans un sincère respect, le colonel Daumas, officier français, chef du Bureau arabe d’Alger, qui connaissait bien l’Emir pour l’avoir maintes fois combattu.


« La monnaie – Histoire d’une imposture » de P. Simonnot et C. Le Lien

12/11/2012

La monnaie a une grande importance dans le fonctionnement des économies. Le grand public européen commence à s’en rendre compte avec la crise de l’euro.

Le but du livre de vulgarisation de Philippe Simonnot et de Charles Le Lien est de montrer comment la monnaie déconnectée de l’économie réelle et de l’encaisse métallique est une véritable imposture, à l’origine des crises du XXe siècle et de la crise actuelle.

Qu’est-ce que la monnaie? Afin de faciliter les premiers échanges librement consentis, dans lesquels chacun trouve son compte, entre individus propriétaires de biens, la monnaie s’est substituée spontanément au troc bilatéral, qui devenait de plus en plus complexe avec la multiplication des échanges.

Quelles sont les qualités requises d’une monnaie? La facilité de transport et les moindres frais de sécurité, la divisibilité et la conservation de valeur au cours du temps. Très vite les métaux précieux sont apparus comme remplissant au mieux ces qualités.

La monnaie n’est ni un bien de consommation, ni un bien de production. C’est un bien d’échange. Au début la monnaie est affaire privée, indissociable du marché auquel elle permet de fonctionner. Mais peu à peu l’Etat va s’immiscer dans la fabrication monétaire sous prétexte d’en garantir le bon aloi et de réduire les coûts d’échange.

Très vite l’Etat, par la frappe de monnaie, va dégager du profit en imposant aux acteurs du marché sa valeur de la monnaie – le cours légal -, en la vendant plus chère que le métal qui la constitue, en la manipulant, première imposture, mais limitée puisqu’il ne lui est pas encore possible de créer de monnaie ex nihilo.

La monnaie-papier va alors faire son apparition pour réduire davantage encore les coûts des transactions engendrés par l’usage des monnaies métalliques, mais elle reste gagée sur les métaux précieux, plus particulièrement sur l’argent et surtout sur l’or. Les agents spécialisés opèrent également des virements entre comptes courants ouverts chez eux par les déposants.

La détention d’or est réduite dans les périodes de prospérité parce que les déposants ont confiance. Inversement dans les périodes de doute, ils veulent le retirer tout de suite. Le système monétaire d’étalon-or est « le plus puissant facteur de retrait de l’or de la circulation monétaire ».

Avec le temps va naître la tentation de créer de la monnaie, en ouvrant des comptes courants et en émettant des billets de moins en moins gagés, voire plus du tout, sur des réserves métalliques. L’Etat va s’engouffrer dans cette brèche. Il pourra compléter ses besoins en ressources par la création monétaire en sus des impôts et des emprunts.

Sous l’Ancien Régime la création monétaire est limitée parce que les besoins sont moindres que de nos jours et que les obstacles à l’absolutisme sont plus grands qu’on ne le pense aujourd’hui. La technostructure de la monarchie française au XVIe siècle représente tout juste 4 pour mille de la population du royaume, à comparer aux 25% de la population active que représentent les trois fonctions publiques françaises actuelles…

En fait l’avènement des banques centrales – en 1672 en Angleterre, en 1803 en France, en 1913 aux Etats-Unis -, permet aux Etats de lever les derniers obstacles pour créer de la monnaie ex nihilo en leur octroyant le privilège exclusif de l’émission de billets.

Cet avènement profite aussi aux banques, qui sont de plus en plus grandes, lancées qu’elles sont dans une course aux clients – loans make deposits -, échappant aux lois du marché à la faveur de réglementations qui les protègent, toujours plus déresponsabilisées par les privilèges qui leur sont accordés ainsi que par l’assurance que les banques centrales viendront à leur secours en cas de défaut.

Les Etats n’ont plus aucun frein à leur vertige de créer de la monnaie artificielle le jour où la convertibilité du dollar en or sera suspendue provisoirement, en fait définitivement, par Richard Nixon, le 15 août 1971, alors que cette convertibilité est « une condition nécessaire, mais non pas suffisante, à garantir un système monétaire mondial solide ».

Cet abandon de la convertibilité est en fait l’aboutissement d’un long processus au cours duquel, l’or toujours plus vilipendé, le dollar devient une monnaie complètement « déréalisée ». Paradoxalement l’or monétaire, détenu comme encaisse métallique, passe totalement des mains des particuliers à celles des banques entre 1845 et 1935…

En août 1914 toutes les monnaies occidentales suspendent pour toujours le régime de l’étalon-or qui a assuré la stabilité monétaire pendant les deux siècles précédents. En 1922, au lieu d’augmenter le prix de l’or pour tenir compte de la dépréciation des monnaies par rapport à l’or, ce régime est remplacé par le régime de l’étalon de change-or.

Dans ce régime du gold exchange standard, les autres monnaies sont désormais gagées sur l’or et les deux devises clés que sont le dollar et la livre sterling, permettant aux Etats-Unis et à l’Angleterre d’économiser leur or et de bénéficier du « singulier privilège de ne pas équilibrer leur balance commerciale », les dollars et les livres étant replacés dans ces deux pays.

Dans le régime de l’étalon-or, gold standard, au contraire, « le pays déficitaire est obligé de rétablir sans délai sa balance des paiements parce qu’il est obligé de payer en or son déficit et que cette sortie d’or le force à réduire la masse des moyens de paiement en circulation, ce qui se traduit par une baisse des prix et par conséquent par un rétablissement de sa compétitivité sur les marchés étrangers ».

Avec le gold exchange standard les déséquilibres de balance de paiement ne sont pas corrigés et sont même amplifiés provoquant « un besoin de liquidités disproportionné ». Ce régime sera pourtant consacré en juillet 1944 à Bretton Woods, avec une différence toutefois. Les monnaies émises par les banques centrales ne seront plus gagées que sur l’or et leurs réserves en dollars, la livre sterling ayant perdu son statut de devise clé.

Les auteurs soulignent qu’il existe une autre création de monnaie, qui n’est ni gagée sur l’or ni sur le dollar, mais sur une activité économique réelle. Ce sont les billets commerciaux qui occupent la plus grande part et qui ne sont en réalité que des avances sur recettes:

« De cette manière seulement, l’achat de papier par la banque centrale garantit la poursuite de l’équilibre dynamique entre création de richesses et émission de monnaie, c’est-à-dire la croissance économique dans la stabilité monétaire. »

Sous la pression des Etats, les banques centrales vont de plus en plus être contraintes de détenir dans leurs portefeuilles des titres de dettes publiques, qui sont de fausses créances – puisqu’elles ne sont pas au final destinées à être remboursées -, et qui sont de fait génératrices de fausses monnaies.

Ce dirigisme monétaire est aussi néfaste que peut l’être le dirigisme économique. Il a pour origine théorique le mythe monétariste, selon lequel il est possible de contrôler la masse monétaire, pourtant indéfinissable et fluctuante, pour contrôler la hausse des prix, alors que les liquidités internationales connaissent une croissance exponentielle, la réglementation bancaire n’ayant pas réussi à plafonner l’activité bancaire, mais à plafonner les fonds propres des banques…

L’euro est la monnaie artificielle par excellence. La zone euro est en effet composée de pays dont les divergences conjoncturelles ne peuvent pas être compensées. La circulation des capitaux et surtout des hommes y est difficile, en raison « de toutes sortes de rigidités réglementaires, traditionnelles et institutionnelles »:

« A défaut d’adosser l’euro sur l’or, il faudra bien, hélas!, lui trouver une base politique. Laquelle ne pourra être qu’une Europe fédérale. »

Europe fédérale, dont les peuples européens ne veulent pas…

La définition que donnent les auteurs de l’Etat providence dans leur conclusion montre le lien étroit qui existe entre lui et la conception actuelle de la monnaie:

« De faux droits financés toujours plus par de la fausse monnaie. »

Pour sortir de la crise:

« L’important est de rétablir un ancrage réel de la monnaie internationale, car c’est la dichotomie, inédite à cette échelle, de l’unité monétaire de tout actif réel qui est à la base de la déconnexion du réel et du financier que tout le monde déplore depuis longtemps sans en connaître le véritable point de départ. »

En conclusion les auteurs préconisent donc:

– « l’établissement d’une unité de compte distincte de toute monnaie nationale existante »;

– le cantonnement de la puissance publique à « son rôle de garant de l’honnêteté monétaire et de la bonne foi publique », « par une déréglementation véritable, monétaire et fiscale, puisque c’est par une accumulation de réglementations spécifiques visant à édulcorer les disciplines monétaire et budgétaire que l’Etat, les gouvernements et plus largement les secteurs publics ont pu se tailler la part du lion dans les richesses nationales »;

– le rôle redonné à l’or, grâce à la clause de convertibilité et à sa défiscalisation, « de gardien du gardien de la monnaie ».

Francis Richard

La monnaie –  Histoire d’une imposture, de Philippe Simonnot et Charles Le Lien, 272 pages, Perrin ici