Foxcon: l’ordinaire ouvrier

12/03/2011

Foxcon:  l’ordinaire ouvrier

Après plusieurs suicides relayés par la presse occidentale, Foxconn est sortie de l’anonymat. Avec près d’un million d’employés, dont plus de 450 000 à Shenzhen, Foxconn est le plus grand employeur privé de Chine et assemble un nombre incalculable des appareils électroniques que vous utilisez tous les jours. Cette affaire a fait naître un certain nombre de discussions sur les conditions de travail chez le sous-traitant chinois, mais quelle est la réalité du quotidien chez Foxconn ?

Une « vague » de suicides ?
Pour mieux comprendre Foxconn, il faut revenir à ses racines. La société est créée sous le nom de Hon Hai Precision Industry en 1974 à Taipei (Taiwan) par Terry Gou : à l’époque, la société compte 10 employés et fabrique des parties en plastique pour les téléviseurs. Au début des années 1980, elle fabrique certains composants de l’Atari 2600 ; en 1988, elle ouvre sa première usine en Chine continentale, à Shenzhen, une zone économique spéciale à quelques encablures de Hong Kong.

Foxconn a longtemps été la marque commerciale de Hon Hai, et est aujourd’hui une filiale détenue à 100 % par Hon Hai. La société taiwanaise compte aujourd’hui près d’un million de salariés (c’est le plus grand employeur privé de Chine), et son usine originale de Shenzhen est aujourd’hui une ville dans la ville de 450 000 personnes (l’équivalent d’une ville comme Lyon). Une ville assez secrète, plutôt fermée (lire : Foxconn, le Fort Knox d’Apple), et ayant connu près d’une vingtaine de tentatives de suicide en 2010.

Avec 14 morts par suicide en 2010, le taux de suicide moyen chez Foxconn à Shenzhen est plus de quatre fois inférieur à la moyenne chinoise (3 pour 100 000 contre 14 pour 100 000 — la moyenne française est de 16,2 pour 100 000). Le problème est la fréquence de ces actes (11 tentatives entre mars et mai 2010) et surtout leur mode opératoire, toujours le même, par défenestration. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase après le scandale de la mort de Sun Dan-yong le 16 juillet 2009, après une enquête de Foxconn suite à la perte d’un prototype d’iPhone 4 qui était en sa possession. D’où la question de Joel Johnson de Gizmodo, qui écrit pour Wired : « mon iPhone a-t-il tué 17 personnes ? ».

Un campus cerné de filets de sécurité
Le journaliste a visité la ville-usine de Shenzhen et en est revenu avec une description de la réalité du quotidien chez Foxconn. Ses guides ont, tout au long de sa visite, filé la métaphore du campus universitaire, et il y a du vrai. L’usine de Shenzhen n’est pas une cité ouvrière : on n’y vient pas avec sa famille, mais seul, au sortir de l’adolescence. On ne choisit pas ses voisins et colocataires : c’est Foxconn qui attribue les chambres, qui sont parfois de minidortoirs comptant un maximum de huit occupants. Les bâtiments sont disposés le long d’avenues et de boulevards rappelant les campus américains, à un détail près : « tout chez Foxconn est un peu décati : des mauvaises herbes font leur chemin à travers les crevasses des trottoirs, les panneaux de signalisation sont parfois rouillés ou passés. […] Mais c’est la plupart du temps propre ».

L’impression générale est en effet au retour à la réalité face aux deux images fantasmées s’affrontant pour décrire ces gigantesques villes-usines que l’on connaît bien peu en Europe et aux États-Unis, certainement par oubli, voire rejet, de notre propre passé industriel. Non, cette usine ne se résume pas à des salles blanches déshumanisées où des robots virtuoses assemblent jour et nuit des composants microscopiques. Et non, ce n’est pas non plus un atelier de misère où s’entassent des ouvriers surexploités et sous-payés dans des conditions de salubrité douteuses. Non, le site de Foxconn à Shenzhen est une usine comme il en a toujours existé et comme il en existera toujours : une usine où l’on revêtit son uniforme pour accomplir des tâches répétitives jusqu’à l’abrutissement.

« Voilà ce que c’est de travailler chez Foxconn : vous entrez dans un bâtiment de béton de cinq ou six étages, passez une veste et un chapeau de plastique, enfilez des surchaussures » : comme toutes les usines, celle de Foxconn à Shenzhen est conçue autour du concept de chaîne — on est assigné à un poste où l’on reste toute la journée (elles durent jusqu’à 10 heures en Chine), et l’on change de poste tous les quelques jours pour devenir un ouvrier interchangeable et dispensable. « Peut-être que votre travail se résume à prendre des composants dans une boîte et les placer sur des circuits imprimés au fur et à mesure qu’ils défilent sur le tapis roulant […] ou vous pourriez être assis au côté d’autres techniciens à placer les cartes-mères complètes de téléphones dans des boîtes blindées ressemblant à de petits fours, testant les interférences électromagnétiques de chaque pièce ».

« Si vous devez aller aux toilettes, vous levez la main jusqu’à que l’on puisse vous remplacer à votre poste. Vous avez une heure pour manger et deux pauses quotidiennes de dix minutes […] Cela semble extrêmement ennuyeux — comme tout travail en usine dans le monde développé ». Les faits sont là : quelque part, l’usine de Foxconn, comme beaucoup d’autres usines, est un atelier de misère, mais de misère humaine où les hommes et les femmes au long de la chaîne ne sont pas grand-chose de plus que des mains exécutant la même tâche encore et encore, jusqu’à que la fin de la journée soit sifflée.

Le paternalisme à la chinoise
Terry Gou, le fondateur de Hon Hai, a clairement pensé l’usine de Shenzhen avec une vision paternaliste, où certains avantages sociaux et de confort sont proposés en échange de l’abandon d’une certaine forme de liberté et la résignation à une certaine soumission. Certains s’en exclament longuement, oubliant que la deuxième révolution industrielle, notamment en Europe, a été fondée sur ce paternalisme : l’industrie textile, l’industrie minière (Corons du Nord) ou l’industrie sidérurgique (Schneider au Creusot) en ont fait leur mode de fonctionnement.

La ville-usine de Shenzhen est l’archétype même du triomphe paternaliste : « c’est parce que Terry Gou se préoccupait de leur bien-être qu’il a promu le logement sur place des employés » expliquent ainsi les représentants de Foxconn. Après une journée de travail, une navette raccompagne les employés dont le logement est le plus éloigné des chaînes d’assemblage : les chambres comptent jusqu’à huit occupants, qui possèdent chacun un lit en mezzanine sous lequel un trouve un petit espace de vie. Sous les fenêtres, des filets. Ils ont été installés en mai 2010, et sont le témoin un peu macabre des suicides : « ils transmettent un message : vous pouvez vous jeter de n’importe quel bâtiment, tant que ce n’est pas [un des nôtres] ».

Il est bien dur d’avoir un semblant de vie privée à Shenzhen : si vous voulez regarder la télévision, c’est dans une salle commune ; si vous voulez jouer à un jeu vidéo ou écrire quelques courriels, il vous faut vous rendre à un des cybercafés du « campus », sachant qu’il n’y suffisamment d’ordinateurs que pour 5 % des employés ; si vous avez un de vos collègues est aussi l’élu de votre cœur, vous pouvez vous retrouver dans des espaces semi-privés. Pensez internat de lycée, à la différence près que vous avez 10 heures d’usine dans les pattes, ce qui passe l’envie de faire des blagues potaches la nuit venue.

« En matière d’infrastructure, Foxconn est de loin la meilleure usine de Chine » explique un Taïwanais servant de guide aux sociétés cherchant des composants et qui a travaillé chez Foxconn et d’autres. « Pas le pire » ou « bien, mais sans plus », c’est l’image qui ressort de Foxconn : une société qui attire les jeunes adultes venus des zones rurales de la Chine à la recherche d’un salaire certes pas forcément reluisant, mais plutôt stable. Ils découvrent alors la ville dans un environnement contrôlé, pas tout à fait ouvert, mais pas tout à fait fermé, une sorte de commune dont le maire serait Terry Gou.

En plus des chaînes d’assemblage et des dortoirs, on trouve en effet de nombreux services dans la ville-usine de Foxconn. On trouve par exemple des centres de soins, des psychologues et des conseillers. Un magasin permet d’acheter des téléphones prépayés, à deux pas de la piscine, du cinéma, ou de la galerie commerciale qui s’anime le soir. Foxconn consulte des spécialistes pour ajouter de nouveaux services, et a décidé que ses nouvelles villes-usines au cœur de la Chine seront cogérées avec les autorités civiles pour alléger l’emprise de la société sur les lieux de vie.

Foxconn : l’exemple des dérives du capitalisme ?
Ce paternalisme est poussé dans sa logique extrême, celle de la rétention des employés à qui l’on fournit un emploi, mais aussi un cadre moral, à vie. L’exemple le plus frappant réside dans un nouveau magasin, frappé du nom poétique de « Dix mille chevaux au galop » : on y achète « cuiseurs à riz, ventilateurs et téléphones », ceux là même qui sont assemblés sur les lignes de montage voisines. L’ouvrier assemble des produits pour un salaire qui lui permet ensuite d’acheter le produit qu’il vient d’assembler avec une réduction : la boucle, véritable modèle du capitalisme d’école, est bouclée.

C’est un nouveau débouché pour Foxconn, qui se lance à peine dans le commerce de détail. L’idée est que les employés des usines puissent devenir des franchisés, Foxconn fournissant même un petit capital de départ : elle l’a déjà fait avec une soixantaine d’ouvriers. Ceux-ci sont invités à ouvrier leur boutiques dans des préfectures rurales, afin d’y développer « un esprit d’entreprise » — ou plus simplement d’y faire la promotion de Foxconn qui a besoin de préserver le flux régulier de travailleurs des zones rurales centrales vers les zones côtières de production. Une autre boucle, donc, est bouclée.

Ce mouvement s’insère aussi dans le cadre d’un développement d’une imposante classe moyenne en Chine, qui peut acheter les produits fabriqués par Foxconn. Fabricant et distributeur exclusif des produits Apple en Chine, Foxconn les vend désormais dans ses propres enseignes : fabrication, distribution, vente… encore une histoire de boucles. Pour faire baisser les coûts de production et ainsi dégager une marge maximale, Foxconn commence à construire des usines au plus près de ses foyers de recrutement : « les migrants potentiels sont prêts à prétendre à un salaire inférieur pour rester avec leur famille ». La chose permet accessoirement de profiter de plusieurs milliards de dollars de déductions et réductions fiscales en tous genres.

Les droits des travailleurs sont plutôt bien respectés chez Foxconn, malgré des pratiques parfaitement cyniques. Le fabricant taïwanais a par exemple annulé le programme de compensation des familles de morts par suicide après qu’un suicide a été justifié par la recherche de cette obole. Le rapport annuel d’Apple comme les différentes enquêtes menées n’ont jamais réussi à prouver les suspicions de non-respect du temps de travail légal, les ouvriers étant de toute façon 10 heures par jour à leur poste, le code de conduite d’Apple fixant la limite à 60 heures de travail par semaine.

Lors de la mise en production de l’iPad, certains employés auraient travaillé 12 heures par jour pendant 13 jours de suite selon une ONG de Hong Kong, alors qu’un journaliste de l’hebdomadaire chinois libéral Southern Weekly qui a infiltré les rangs des travailleurs de Foxconn a été fortement invité à faire des heures supplémentaires. Il n’y a certainement pas de fumée sans feu, et les choses ne sont certainement pas toujours aussi roses que Foxconn voudrait bien le laisser croire : l’ouverture aux commanditaires comme aux journalistes se fait toujours dans un cadre plus ou moins contrôlé, l’auto-censure étant certainement prégnante.

Bref, l’usine de Foxconn à Shenzhen, comme beaucoup d’autres usines, n’est ni le paradis du travailleur décrit par ses représentants, ni l’enfer de l’esclave moderne conspué par certains. C’est à la fois un pur produit et un pur exemple de notre système économique : ce que l’on faisait autrefois dans le Nord de la France se fait maintenant sur les rives de la mer de Chine méridionale. Si l’on voulait se faire cynique, ou simplement d’un réalisme froid, on pourrait remarquer qu’à la faveur du durcissement progressif des lois du travail en Chine et de l’émergence d’une classe moyenne, un nouveau transfert pourrait s’effectuer — c’est en fait déjà le cas, vers l’intérieur des terres, dans certaines zones de l’Inde, au Viêt-nam, etc.

Foxconn est à notre image, avec ses spécificités chinoises, ses bons points et ses pratiques parfois douteuses, son paternalisme que l’on ne tolérerait plus en Europe, son gigantisme monstrueux. C’est un conglomérat intégré dans les deux sens, ayant réussi ce que les Américains ou les Européens n’ont fait que rêver. Si Foxconn est un monstre, nous l’avons créé. Le meilleur résumé est celui de Joel Johnson : « 17 personnes se donnent la mort, mes désirs les ont-elles blessées, même un peu ? La réponse est bien sûr un inévitable et incommensurable oui. Juste un peu. »

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